L’Arabie saoudite volerait-elle le pétrole du Yémen avec la complicité des Etats-Unis et de Total ?

Un expert économique yéménite a révélé que Riyad dérobait les réserves de pétrole yéménites, avec le soutien du géant français de l’énergie. Le royaume aurait également passé un accord avec Washington pour empêcher le Yémen d’exploiter son pétrole.

«L’Arabie saoudite a ouvert un site pétrolier en collaboration avec la société française Total dans la partie sud de la région de Kharkhir, près de la frontière saoudienne de Najran et exploite du pétrole dans les puits de la région», a déclaré l’expert économique yéménite Mohammad Abdolrahman Sharafeddin à l’agence iranienne Fars News.

«63% de la production de brut du Yémen est volée par l’Arabie saoudite en coopération avec Mansour Hadi, le président yéménite en fuite et ses mercenaires», a-t-il ajouté.

En 2014, feu Christophe de Margerie, PDG de Total à l’époque, avait en effet visité la capitale yéménite Sanaa pour rencontrer le président Abdrabuh Mansour Hadi et discuter de l’expansion de l’empreinte du géant énergétique français dans le pays.

Selon le site internet de la présidence du Yémen, Christophe de Margerie avait alors indiqué que la relation avec le Yémen était «stratégique» et que Total développait ses sites pétroliers dans le pays.

Selon l’expert Mohammad Abdolrahman Sharafeddin, Riyad achèterait des armes avec l’argent du pétrole volé au peuple yéménite et les fournirait à ses mercenaires pour pourchasser les opposants chiites du Yémen.

En janvier, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, qui soutient la présidence de Mansour Hadi, a affronté un groupe de rebelles houthis dans la région de Bab el-Mandab, passage essentiel pour les 3,8 millions de barils de pétrole du Moyen-Orient destinés au marché occidental.

Un accord entre Riyad et Washington pour avoir la mainmise sur le pétrole yéménite ?

À la fin de l’année 2016, un autre expert économique, Hassan Ali al-Sanaeri, avait déclaré que Washington et Riyad avaient soudoyé l’ancien gouvernement yéménite pour qu’il s’abstienne des activités de forage et d’exploration pétroliers, alors même que la recherche scientifique et les évaluations effectuées par les sociétés de forage internationales montrent, selon lui, que les réserves de pétrole yéménites sont les plus importantes de toute la région du golfe Persique.

«L’Arabie saoudite a signé un accord secret avec les Etats-Unis pour empêcher le Yémen d’exploiter ses réserves de pétrole au cours des 30 dernières années», a déclaré Hassan Ali al-Sanaeri à Fars News.

Al-Sanaeri a ajouté que les réserves les plus abondantes de pétrole yéménite se trouvaient dans les régions de Ma’rib (ouest), al-Jawf (nord), Shabwah (sud) et Hadramaout (centre-est).

Il a noté qu’une série de documents secrets publiés par Wikileaks ont révélé que le gouvernement de Riyad avait mis en place un comité spécial présidé par l’ancien ministre saoudien de la Défense, le prince héritier Sultan bin Abdel Aziz, ainsi que l’ancien ministre saoudien des Affaires étrangères Faisal Al-Saud et le chef du renseignement du royaume.

Les autorités saoudiennes aurait chargé ce comité de mettre en œuvre un projet de canal allant de l’Arabie saoudite à la mer d’Arabie en passant par Hadramaout au Yémen afin de ne plus avoir à utiliser les détroits d’Ormuz et de Bab al-Mandab.

Il a réitéré que de nouvelles réserves de pétrole avaient été découvertes dans la province yéménite de al-Jawf, ce qui pourrait potentiellement faire du Yémen l’un des plus grands exportateurs de pétrole de la région et du monde.

Pendant ce temps, la guerre au Yémen continue. Depuis le début de l’intervention de la coalition arabe en mars 2015, plus de 7 400 personnes ont trouvé la mort et plus de 40 000 autres ont été blessées dans le conflit, alors que toutes les médiations de l’ONU et sept cessez-le-feu ont échoué.

Source: RT et Al Manar

 

 

Ce sont les appétits et les fantasmes des puissances étrangères qui tuent les petits Yéménites

Dix-mille, et bientôt des centaines de milliers de Yéménites vont mourir à cause du fanatisme, de la cupidité et des luttes bureaucratiques internes de puissances étrangères. Les Saoudiens wahhabites se battent au Yémen contre les chiites iraniens qui n’y sont pas. Au vu et au su de la CIA, ils nourrissent les forces locales d’al-Qaïda pour qu’elles leur obéissent. Les Émirats Arabes Unis veulent avoir de nouveaux ports au Yémen, ce qui contrarie les rêves saoudiens de pipelines. Le Pentagone se bat avec la CIA pour les budgets des opérations spéciales. Les conflits locaux mineurs entre les diverses tribus se transforment en guerre du fait de l’ingérence et du financement étrangers. Les campagnes de bombardement ont remplacé la médiation tribale.

La branche exécutive des Nations Unies est sous la pression de la coalition américano-saoudienne. Il ne lui est pas permis de faire un rapport sur les conséquences réelles de la guerre dévastatrice contre le Yémen. Cela donne lieu à des déclarations assez comiques.

Le 31 août 2016, la coordonnatrice des Nations Unies pour le Yémen, Jamie McGoldrick, a déclaré que 10 000 personnes étaient mortes à cause de la guerre contre le Yémen:

Jamie McGoldrick, la coordinatrice humanitaire de l’ONU qui se trouvait à Sanaa, la capitale, a déclaré que ce nouveau chiffre était basé sur des informations officielles provenant d’installations médicales au Yémen.

Le nombre pourrait encore augmenter, a dit McGoldrick, parce que certaines régions ne disposent pas d’installations médicales, et les gens sont souvent enterrés sans être officiellement répertoriés.

« Nous savons que les chiffres sont beaucoup plus élevés, mais nous ne pouvons pas vous dire de combien », a déclaré McGoldrick aux journalistes.

Le 17 janvier 2017, la coordonnatrice des Nations Unies pour le Yémen, Jamie McGoldrick a déclaré que 10 000 personnes étaient mortes à cause de la guerre contre le Yémen:

« Selon les estimations, plus de 10 000 personnes ont été tuées dans ce conflit et près de 40 000 personnes ont été blessées », a déclaré lundi la coordinatrice humanitaire de l’ONU pour le Yémen, Jamie McGoldrick, à des journalistes dans la capitale Sanaa.

Elle n’a pas fourni de décompte entre les civils et les combattants.

Le chiffre des Nations Unies n’a pas changé entre août 2016 et janvier 2017. Malgré les bombardements intenses et la famine dévastatrice, personne ne semble être mort pendant cette période. Ces chiffres n’ont bien sûr rien à voir avec la réalité. Le nombre réel de morts causés par la guerre au Yémen est au moins dix fois plus élevé. Les chiffres que l’envoyé des Nations Unies annonce sont politiques. Elle n’est pas autorisée à révéler les véritables chiffres.

Au milieu de l’année 2016, les Saoudiens ont fait pression sur le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, pour qu’il les retire d’une liste de pays qui maltraitent les enfants:

Les alliés musulmans de l’Arabie Saoudite ont fait pression sur le chef de l’ONU, Ban Ki-moon, à propos d’une liste noire qui incluait la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite pour avoir tué des enfants au Yémen, selon des sources diplomatiques.

Un secrétaire général de l’ONU un tant soit peu courageux n’aurait pas cédé mais aurait au contraire fait honte publiquement aux Saoudiens et à leurs alliés chaque fois que possible. Mais pas Ban Ki-moon:

Le secrétaire général Ban Ki-moon a annoncé jeudi qu’il retirait temporairement la coalition saoudienne contre le Yémen d’une liste noire des États-Unis pour violation des droits de l’enfant, parce que les alliés des Saoudiens avaient menacé de cesser de financer de nombreux programmes des Etats-Unis. 

Ban a déclaré qu’il devait prendre en compte « la réelle possibilité » que des millions d’autres enfants dans les territoires palestiniens, au Sud-Soudan, en Syrie, au Yémen et dans bien d’autres endroits « souffrent gravement » si les programmes des Nations-Unis perdaient leur financement.

Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont activement soutenu l’Arabie Saoudite pour qu’elle ait gain de cause à l’ONU et au Conseil de sécurité de l’ONU.

Mais le fait que l’ONU ait cédé au chantage n’a sauvé aucun enfant. L’UNICEF, qui n’est pas trop dépendante du Secrétaire général, donne des chiffres beaucoup plus élevés (quoiqu’incomplets) qui se rapprochent de la vérité :

Le Yémen a reculé de 10 ans en termes de santé publique à cause de la guerre et de la crise économique. On estime à 63 000 le nombre d’enfants qui sont morts l’année dernière de causes évitables souvent liées à la malnutrition, a annoncé mardi le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF).

Tout ce qui a été gagné dans le domaine de la santé ces dix dernières années a été perdu » a-t-elle dit ;  sur 1000 naissances vivantes 63 enfants meurent maintenant avant leur cinquième année, contre 53 enfants en 2014.

Releno a ensuite déclaré lors d’un point presse que le taux de malnutrition aiguë avait « triplé » entre 2014 et 2016 pour atteindre 460 000 enfants.

« Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a augmenté au point que nous estimons qu’en 2016, au moins 10 000 enfants de plus sont morts de maladies évitables », a-t-elle déclaré.

En termes de statistiques médicales, il s’agit d’une « mortalité excessive ». Ces décès n’auraient pas eu lieu sans la guerre menée contre le pays. Et il est peu probable que ces chiffres de l’UNICEF soient exhaustifs.

Le nord-ouest montagneux du Yémen est la  zone centrale de résidence de la population chiite Zaidi à partir de laquelle la milice Houthi lutte contre les Saoudiens et leurs forces par procuration. Elle est désormais largement coupée des canaux de communication et d’approvisionnement. Les hôpitaux et les écoles de la région ont été fortement bombardés et la principale ville du nord, Sadah, a été complètement détruite par les attaques aériennes saoudiennes. Les Zaidi représentent environ 45% des 24 millions d’habitants du Yémen et les califes Zaidi ont gouverné le pays pendant plus de 1000 ans, jusqu’en 1962. Pour les fanatiques wahhabites saoudiens, les Zaidi ne sont pas de vrais musulmans et ils méritent de mourir.

Beaucoup d’habitants du nord-ouest ont fui vers la capitale du Yémen, Sanaa. Mais même là, la nourriture manque. Les enfants affamés parcourent les rues en mendiant de la nourriture.

Les Yéménites, et en particulier les Zaidi, ont toujours été indépendants d’esprit. Ils ne céderont pas à la pression saoudienne. Les Saoudiens ne peuvent pas les vaincre. Avec leurs alliés américains et britanniques, ils ont donc décidé de recourir au génocide. Ils coupent l’accès au pays, qui importe habituellement jusqu’à 90% de ses besoins alimentaires basiques. Les navires saoudiens patrouillent le long de la côte et les frontières terrestres sont pour la plupart sous contrôle saoudien. Seuls les passeurs et les quelques convois officiels de l’ONU apportent un certain soulagement. Mais cela est évidemment loin d’être suffisant. Les dix mille « décès en excès » sont la conséquence directe du blocus américano-saoudien.

Outre la guerre de religion contre les Zaidi, il y a un conflit de nature géopolitique au Yémen. Les Saoudiens accusent les Zaidi d’être des forces de procuration de l’Iran. Mais ils n’en n’ont aucune preuve. On n’a pas vu la moindre arme iranienne ni le plus petit conseiller iranien au Yémen. L’Iran avait averti les Houthi de ne pas tenter d’élargir leur zone d’influence. Les contacts entre les Houthi et l’Iran sont actuellement peu nombreux et superficiels. La marine des États-Unis a attrapé quelques contrebandiers qui allaient peut-être d’Iran en Somalie. Elle prétend que les quelques vieilles armes qu’ils transportaient étaient destinées au Yémen qui déborde déjà d’armes. Aucune preuve n’a été fournie à l’appui de cette affirmation. Le vrai combat géopolitique a lieu au sein de la coalition américano-saoudienne. Les Émirats Arabes Unis font partie de la coalition. Ils ont fourni des forces et engagé des mercenaires pour combattre les Houthi au Yémen. Mais ils s’intéressent principalement aux ports méridionaux d’Aden (conteneurs et cargaison générale) et de Mukalla (pétrole et gaz) et soutiennent un mouvement indépendantiste du sud. La société de gestion portuaire des EAU, DP World, a vu ses concessions exclusives pour les ports annulées lorsque les Houthi ont expulsé l’ancien gouvernement. Les Houthi ont d’abord pris le contrôle des ports, et ensuite Al-Qaida. Les EAU occupent maintenant les villes portuaires avec l’aide de mercenaires sud-yéménites et gèrent et contrôlent les ports à nouveau.

Les Saoudiens sont aussi intéressés par ces ports. Ils ont des projets de pipelines depuis leurs principaux champs pétroliers du nord vers Mukalla. Les pipelines permettraient aux exportations saoudiennes de pétrole de contourner la route maritime qui passe par le sensible détroit d’Ormuz. Mais pour cela, ils ont besoin d’un port sur la côte yéménite.

Les Saoudiens ont soutenu et se sont alliés avec des groupes salafistes radicaux au Yémen. L’une d’entre eux porte le le nom d’al-Qaïda, mais il n’est pas aussi proche de l’organisation mondiale d’al-Qaïda qu’il en a l’air. Les groupes al-Qaïda soutenus par les saoudiens, initialement engagés pour combattre les Houthi, ont « libéré » les ports du sud. On leur a ordonné de partir lorsque des forces appuyées par les EAU sont arrivées mais ils attaquent de temps en temps Aden qui est occupé par les EAU et, selon des sources yéménites, ils attaquent également Mukalla sous le nom d’ISIS ou d’Etat islamique.

Ce conflit ténébreux revient sur le devant de la scène parce que les forces spéciales des EAU ont pris part à un récent raid américain sur un présumé camp al-Qaïda au Yémen. Il a été confirmé que 25 civils, dont au moins 9 enfants, avaient été tués dans le raid. La principale cible des États-Unis, une soi-disant grosse légume d’Al-Qaïda, s’est échappée. Le gouvernement par procuration des Saoudiens au Yémen a protesté contre le raid. Il a interdit les opérations terrestres américaines dans le pays (qui ont recommencé par la suite). Son ambassadeur a expliqué qu’Al-Qaïda contribue à la lutte contre les Houthi et n’est pas un ennemi prioritaire. Il a répété à plusieurs reprises que les « plus hauts niveaux » du gouvernement américain en avaient été informés. Le raid au Yémen a été effectué par le Pentagone et non par la CIA. Les forces spéciales américaines étaient accompagnées par les forces des EAU. Après le raid, al-Qaïda au Yémen a repris trois villes du sud et menace à nouveau les villes portuaires contrôlées par les Émirats Arabes Unis.

Mes récents échanges avec des sources yéménites me permettent d’en déduire ce qui suit. Dans la guerre contre le Yémen, le Pentagone est principalement allié aux Emirats Arabes Unis et soutient ses plans pour le sud du Yémen. La CIA est principalement alliée aux Saoudiens, appuie leurs plans et approuve leur alliance avec Al-Qaïda. La cible principale du raid militaire américain a été prévenue par les Saoudiens et s’est échappée. La CIA a fourni les informations nécessaires.

Une opposition similaire entre la CIA qui soutient les Djihadistes comme Al-Qaïda, et le Pentagone qui doit les combattre s’est produite en Syrie. La CIA a fourni des armes, payées par les Saoudiens, à divers groupes islamistes militants dont le Pentagone sait qu’il aura ensuite à les combattre. Le Pentagone a tenté de saboter ces opérations de la CIA.

C’est un conflit entre le Titre 10 du Budget des Etats-Unis (le Pentagone) et le Titre 50 du Budget des Etats-Unis (les Services de renseignement / CIA) qui dure depuis des années. Les responsabilités et les pouvoirs que recouvrent ces titres font l’objet d’éternelles discussions  (pdf). La CIA est-elle à la tête des opérations spéciales ou est-ce le Pentagone? Qui pourra se glorifier des victoires et qui sera blâmé pour les pertes?

Les enfants yéménites qui meurent de faim sont les malheureuses victimes de ces luttes grotesques. Les luttes de pouvoir de la bureaucratie Etasunienne et les insupportables querelles des cheiks arabes à propos des routes de transport dans le Golfe décident de leur sort.

Hier, les rédacteurs du New York Times, un fois de plus shootés à  l’idéologie des puissants, ont révélé au monde entier l’ampleur de leur aveuglement :

Au moins, c’est le désir de promouvoir la liberté et la démocratie qui a conduit les présidents américains à prendre des mesures militaires… 

Ce mensonge sera sûrement d’un grand réconfort pour les parents des enfants tués dans le raid des forces spéciales au Yémen qui a été planifié et ordonné par deux présidents américains. Il nourrira certainement les millions d’enfants affamés et les dizaines de milliers qui meurent au Yémen à cause du manque de nourriture. La liberté et la démocratie seront appréciées à leur juste valeur par ceux qui meurent sous les bombes américaines larguées par des avions américains conduits par des pilotes saoudiens formés aux États-Unis avec l’aide des services de renseignements des États-Unis. La nouvelle administration des États-Unis prévoit de doubler ce soutien.

Comme c’est souvent le cas dans de tels conflits, les habitants ne sont que des pions dans des parties jouées par des pays étrangers. Si les puissances étrangères n’intervenaient pas, les conflits locaux seraient résolus en quelques semaines et les pays pourraient se rétablir. Ce serait, bien sûr, la meilleure solution pour tout le monde. À la fin de la guerre de 30 ans en Europe, le principe de non-ingérence a été inscrit dans le droit international. Mais cette sagesse, fruit de tant de sang versé et de désolation, a été perdue. Comment la retrouver?

Moon of Alabama Moonofalabama.org

Traduction : Dominique Muselet

source:http://arretsurinfo.ch/ce-sont-les-appetits-et-les-fantasmes-des-puissances-etrangeres-qui-tuent-les-petits-yemenites/

Les assertions et opinions exprimées ici sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputées à Arrêt sur Info.

 

 

 

Yémen, un silence assourdissant

Pourquoi  la guerre au Yémen se déroule-t-elle dans un silence presque total ? Pourquoi  les crimes de guerre commis au Yémen ne sont-ils pas dénoncés ? Rien ou presque ne filtre sur les horreurs que subit la population yéménite depuis le déclenchement de la guerre en mars 2015. Selon les chiffres de l’ONU, ce conflit aurait engendré la mort de 10 000 personnes lors des vingt derniers mois et fait plus de 30 000 blessés, dont 1400 enfants. Selon le « World Food Program », 14 millions de Yéménites sont menacés de famine et l’UNICEF affirme « au moins un enfant meurt toutes les dix minutes de maladies qui peuvent être évitées, comme la diarrhée, la malnutrition et les infections respiratoires » ; des millions d’enfants sont menacés de malnutrition, une situation sans précédent depuis la famine en Ethiopie des années 1980. En outre, les bavures de la Coalition, dirigée par l’Arabie Saoudite, sont nombreuses, à l’image de cette cérémonie de deuil, en octobre 2016, bombardée dans la capitale Sanaa, bilan : 140 morts, 525 blessés. Cet acte entre, bien évidemment, dans la catégorie des crimes de guerre, mais, Fatou Bensouda, la procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) ne semble pas s’émouvoir du sort des Yéménites et reste silencieuse sur ce sujet. Pourtant, même les hôpitaux et les écoles sont touchés par les frappes. Toujours selon l’UNICEF, 720 écoles ont été bombardées et 2000 sont hors d’usage.

Les faits 

Dans la foulée des printemps arabes, les jeunes Yéménites se soulèvent contre le pouvoir autoritaire d’Abd Rabbo Mansour Hadi afin d’obtenir plus de liberté dans le pays le plus pauvre du Moyen-Orient et dont le taux de pauvreté dépasse les 50%. Mais cette révolution pacifique au départ, est très rapidement récupérée par les mouvements islamistes. La jeune femme prix Nobel de la paix en 2011, Tawakkol Karman [i], issue du parti Al Isha, la branche yéménite des Frères musulmans, prend la tête des manifestations pour demander plus de liberté. Par ses appels sur al-Jazeera, elle alimente le mouvement de rébellion et cautionne la guerre, ralliant ainsi l’Arabie Saoudite, pays le plus régressif en matière des droits de l’homme et des femmes.
Les partisans d’Abdel Malek Al Houthi, allié de circonstance de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, entrent dans le jeu et demandent la démission du Président Hadi. L’ancien Président avait quitté le pouvoir en 2012 à la suite d’une mobilisation populaire mais était toujours resté actif.

Les Houthis font partie de la communauté des Zaydites qui représente un des courants du chiisme, pour cette simple raison, ils sont soupçonnés d’être soutenu par l’Iran.

Au moment du déclenchement de l’opération militaire « Tempête décisive » dirigée par la Coalition, les Houthistes occupent Sanaa, la capitale, et viennent de s’emparer d’Aden. Cette Coalition, autorisée par le vote des Nations Unies (résolution 2216 du conseil de sécurité) ont alors pour objectif  de repousser les Houthis hors des villes et de les cantonner dans leur fief de Saada.

Alors que la ville d’Aden est reprise, en Juillet 2015, par les factions anti-houthistes et livrée a des combats entre bandes armées, Al Qaïda profite du chaos pour reprendre des forces et la branche locale de l’Organisation de l’Etat Islamique (EI) pour s’y implanter.

Les Houthis continuent à tenir fermement la capitale Sanaa et à bénéficier du soutien d’une population lassée de cette guerre déclenchée par les Saoudiens.

Si la troisième ville du pays Taez, aux mains des Houthis depuis 2015, a été reprise par les islamistes du parti Al Islah, proche des Frères musulmans, elle  demeure le théâtre de terribles affrontements.

La situation reste très complexe, plusieurs factions s’y affrontent, laissant ainsi un terreau favorable à l’expansion des groupes djihadistes.

Mais alors que Téhéran reste en retrait, se contente de réprobations orales et ne fait pas de ce conflit un enjeu central de sa diplomatie, cette guerre devient une guerre par procuration entre l’Arabie Saoudite sunnite et l’Iran chiite.

Si le Qatar et l’Arabie Saoudite, depuis l’arrivée de Mohamad Ben Salman, apportent leur soutien aux rebelles islamistes des Frères musulmans, les Emirats Arabes Unis, quant à eux, restent en retrait, leur objectif n’étant pas de renforcer le pouvoir de la Confrérie. Ils ont même accordé l’hospitalité sur leur territoire à l’ancien président Ali Abdallah Saleh.

D’autres pays arabes ont tout simplement refusé de participer à cette opération militaire : le Pakistan, et surtout l’Egypte qui a vite compris le piège d’un éventuel renforcement des Frères musulmans au Yémen.

Les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne y apportent, quant à eux, leur contribution en vendant des armes à la Coalition et en lui fournissant du renseignement.

Les conséquences politiques incommensurables de cette guerre 

Plusieurs tentatives de négociations de paix ont eu lieu sous l’égide d’Oman, plusieurs trêves ont échoué, trop d’acteurs, trop d’enjeux différents. Ryad et les Houthis s’accusent mutuellement de violer la trêve.

Plus grave encore, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), à l’origine de l’attaque contre Charlie Hebdo en janvier 2015, sort renforcée de cette guerre et l’EI s’y est durablement implantée.

Les pertes en hommes et en matériel pour l’Arabie Saoudite sont considérables et le roi Salman est vivement critiqué par la communauté internationale y compris par ses alliés les plus proches. Avant de quitter la Maison Blanche, l’administration Obama a diminué son aide et son soutien à l’Arabie Saoudite. Mais le mal est fait et rien ne dit que la nouvelle administration américaine de Donald Trump ne va pas être tentée de poursuivre la guerre pour venir en aide à un allié de longue date, l’Arabie Saoudite, contre l’Iran considéré comme l’ennemi.

Aucune excuse n’explique le silence presque total des médias occidentaux pendant ces deux années de guerre.

En coulisses, les membres de cette Coalition sous les pressions de l’Arabie Saoudite ont demandé le retrait du texte proposé par les Pays-Bas réclamant une enquête internationale sur les crimes de guerre commis au Yémen. Ce texte devait être présenté à la commission des Droits de l’Homme des Nations Unies.

L’Emir Abdelazziz Ibn Saoud le fondateur de l’Arabie moderne avait déclaré sur son lit de mort « Le bonheur du Royaume est dans le malheur du Yémen ». Il ne savait pas si bien dire…

Patricia Lalonde
Chercheur à l’IPSE

[i] http://chooff.fr/tawakkol-karman-prix-nobel-de-paix-2011-interrogee-voile-journalistes-facon-dont-nest

Source: https://www.iveris.eu/list/articles_dactualite/250-yemen_un_silence_assourdissant

 

 

Une nouvelle stratégie des forces yéménites

Après l’attaque au missile « Barkan 1″ perpétrée dimanche contre une base des forces saoudiennes tout près de la capitale Riyad, les forces yéménites expliquent aux médias la nouvelle stratégie qui serait la leur face à la force d’agression. Deux des hauts responsables militaires et politiques yéménites ont affirmé au journaliste de l’agence Al Waqt ce à quoi l’Arabie Saoudite devra s’attendre dans les semaines à venir.

Mohamad Fatah, haut membre des comités révolutionnaires yéménites a confirmé « l’accès de l’armée yéménite aux missiles balistiques performants ».  » Notre nouvelle stratégie face à la puissance d’agression est claire: dent pour dent, œil pour œil …ville pour ville, capitale pour capitale. Ceci étant dit, les villes saintes de la Mecque et de Médine feront exception à la règle « , a-t-il déclaré à l’agence Al Waqt.

Le responsable yéménite est revenu ensuite sur la spectaculaire attaque au missile d’Ansrallah et de l’armée yéménite contre une base militaire saoudienne dans la banlieue de Riyad et a dit: » Contrairement à ce que l’ennemi croit, il ne s’agit pas de missiles importés. Ce sont les techniciens militaires yéménites qui ont conçu ce genre de missiles et ces engins sont désormais fabriqués au Yémen et seront utilisés en riposte aux raids saoudiens. »

Hamid Abdel Ghader, haut commandant de la garde spéciale de l’armée yéménite a de son côté confirmé ce nouveau tournant dans le conflit:  » L’intensification des attaques saoudiennes et la multiplication des crimes commis à l’encontre de notre peuple nous ont contraints d’opter pour une stratégie plus offensive, notre objectif étant de harceler l’ennemi chez lui et empêcher ses agressions de plus en plus sanglantes contre les civils. Nous allons riposter désormais. »

La base militaire prise pour cible du missile balistique yéménite « Barkan 1″ est située à 40 kilomètres de Riyad. Le ministère saoudien de la Défense s’est gardé jusqu’à présent de confirmer clairement cette attaque pour éviter, selon les analystes, de provoquer la panique au sein des habitants de la capitale. Ces derniers ont confirmé en revanche via les réseaux sociaux l’attaque contre une base militaire située dans l’ouest d’al-Mazahiya », près de Riyad.

Source:http://parstoday.com/fr/news/middle_east-i29401-une_nouvelle_stratégie_des_forces_yéménites

 

 

L’opération américaine dans le sud du Yémen est une défaite de taille

Trump est en phase d’apprentissage. Il apprend. Et chaque jour, une leçon vient se rajouter à la longue liste qui l’attend. Par exemple, il est certain que Donald Trump, comme tout américain, n’a de l’armée américaine que l’image d’Epinal véhiculée par Hollywood et accessoirement par les médias. Selon cette image, la puissance militaire des Etats-Unis est telle qu’il suffit au POTUS d’ordonner une intervention à tel endroit ou à un autre de la planète pour qu’un corps expéditionnaire, un commando ou une section des forces spéciales aille résoudre le problème. Au Yémen, il apprend à ses dépens, comme tous ses prédécesseurs ailleurs, que cela ne se passe pas ainsi, que l’action sur le terrain ne se déroule pas toujours selon les scénarios écrits par les stratèges, st surtout, que la vraie armée des Etats-Unis n’est pas celle décrite dans les films de Hollywood.

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Des généraux de l’armée américaine viennent de faire un aveu : la première opération militaire extraterritoriale de l’ère Trump a fait un flop !

Le président Trump a autorisé dimanche les forces spéciales américaines à intervenir dans le sud du Yémen, sous prétexte de « combattre al-Qaïda » mais l’offensive s’est transformée en une piteuse défaite qui a coûté la vie à deux personnes. C’est la chaîne d’information NBC qui rapporte cette nouvelle. L’une des victimes faisait partie des Navy Seals (commandos US) et l’autre est une fillette de huit ans, la fille d’Anwar al-Awlaki, l’un des dirigeants d’al-Qaïda né à New Mexico et titulaire de passeport américain. Ce dernier avait été tué en 2011 au cours d’un raid des drones US contre le Yémen.

Pour certains généraux de l’armée américaine, « l’opération conduite sur l’ordre de Trump dans le sud du Yémen visait surtout à collecter des renseignements sur les équipements électroniques dont dispose al-Qaïda dans cette zone ».

Les sources militaires US disent que trois des dirigeants d’al-Qaïda ont été tués au cours du raid américain, « le premier dont Trump ait donné l’ordre ». L’opération aurait impliqué les forces terrestres US déployées non loin du camp d’al-Qaïda à al-BaIza dans le sud du Yémen. Un haut commandant américain parle d’une « opération complètement coupée de la réalité » où « tout s’est déroulé à l’inverse de ce qu’on attendait » !

La source ajoute : « Notre avion MV-22 Osprey a atterri avec beaucoup de difficulté non loin du camp d’al-Qaïda, au point que plusieurs de nos commandos ont été blessés, dont l’un grièvement. L’avion a même failli s’écraser. L’un des commandos US a été tué au cours des combats et plusieurs civils, dont des femmes, ont perdu la vie. La situation s’est tellement compliquée que le secrétaire de la Défense, James Mattis, a été forcé de quitter une cérémonie annuelle à Washington pour faire face aux conséquences de cette première défaite militaire sous son mandat. »

Dans un communiqué publié lundi, Mattis a rendu publique l’identité du commando tué. Outre la fillette de huit ans tuée, plusieurs autres femmes ont également été tuées.

Les proches de la fillette rapportent que des commandos ont défoncé les portes de plusieurs maisons et tiré à bout portant sur la fillette et les femmes qui se trouvaient dans l’une d’elles. Ladite maison a été ensuite incendiée. Et tout ceci sur la base d’une hypothèse : l’une des femmes aurait été liée à al-Qaïda.

La première opération commando du général James Mattis est un revers de taille, dans la mesure où les terroristes d’al-Qaïda ne cessent depuis de diffuser la photo de la fillette et des femmes froidement abattues et crient vengeance. Une chose est sûre : cette intervention provoquera une escalade de la violence dans le sud du Yémen, ce qui facilitera les projets américains de démembrer le pays.

Source:http://parstoday.com/fr/news/middle_east-i28889-l’opération_américaine_dans_le_sud_du_yémen_est_une_défaite_de_taille

 

 

 

Le détroit est d’une importance stratégique pour Israël et les USA

Alors que les mercenaires du régime de Riyad, aidés par des centaines de terroristes venus de Syrie, mènent d’intenses combats pour prendre le contrôle total du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, les informations font état de nouveaux rebondissements dans le conflit.

Riyad vise à s’emparer de la ville portuaire de Mocha qui lui permettrait de couper les liens entre les forces yéménites, composées de l’armée et d’Ansarallah, et les principaux lieux de leur ravitaillement. La prise de Mocha fournirait aussi à l’Arabie Saoudite la possibilité de contrôler le trafic maritime via le détroit de Bab el-Mandeb. En dépit du ton triomphaliste des sources proches de l’Arabie Saoudite, les tentatives saoudiennes et celles des mercenaires de Riyad ne cessent d’échouer.

Une source militaire yéménite confirme la persistance de très violents combats dans la banlieue de Mocha, combats « qui n’ont pas abouti dans le sens souhaité par la force d’agression », puisque celle-ci n’a pas pu prendre le contrôle de la moindre partie du détroit de Bab el-Mandeb.

Le commandant yéménite a évoqué par la suite les raisons qui motivent l’offensive de Riyad contre cette voie maritime d’une extrême importance stratégique : « Il existe des motifs à la fois politiques, sécuritaires et économiques qui expliquent les convoitises saoudiennes. Les opérations que mène actuellement Riyad se font avec l’aide et l’assistance directes des services de renseignement occidentaux et surtout ceux des États-Unis et d’Israël ».

Selon cette même source, des centaines de mercenaires à la solde du président démissionnaire Mansour Hadi, secondés par « les aviations émiratie, saoudienne et américaine » ont pris d’assaut les deux villes stratégiques de Mocha et de Zobab avant de se heurter à la forte résistance des forces yéménites « qui les ont repoussés avec une extrême violence ».

« Les mercenaires ont perdu des dizaines des leurs et les combats ont très vite tourné en défaveur des forces d’agression, au point de pousser des navires de guerre saoudiens à tirer quatre missiles au phosphore contre les positions yéménites à Zobab. L’aviation saoudienne est folle de rage après cette énième défaite et s’acharne sur la ville de Mocha, qu’elle a bombardée à plus de 150 reprises en 48 heures. C’est la politique de la terre brûlée que l’armée d’agression applique en ce moment », poursuit la source.

Les raids saoudiens contre Mocha et Zobab interviennent 24 heures après un avertissement adressé par l’armée yéménite à Riyad. Dans un communiqué, l’armée yéménite et sa garde-côtière disent qu’ils n’hésiteront pas désormais à prendre pour cible des navires de guerre de la coalition pro-Riyad si ces navires attaquent des cibles civiles depuis les côtes de Bab el-Mandeb.

« Les bombardements contre des cibles civiles ne pourront pas rester sans réponse. Et cette réponse nous allons l’infliger aux navires agresseurs qui se trompent en voulant étendre le conflit au détroit de Bab el-Mandeb », lit-on dans ce communiqué qui conseille à Riyad « de ne pas sous-estimer la force navale yéménite qui n’a pas encore dévoilé toutes ses capacités ».

Dans la matinée de lundi, une vaste offensive des mercenaires de Riyad, appuyés par les forces navales et aériennes et des unités balistiques de l’Arabie Saoudite et des Émirats a eu lieu contre Mocha et Zobab. Cette offensive d’une rare violence a toutefois échoué et l’armée yéménite et les comités populaires liés à Ansarallah contrôlent toujours le détroit de Bab el-Mandeb. Le gros des combats se déroule dans le sud de la province de Taëz.

 

Source: http://parstoday.com/fr/news/middle_east-i28197-le_détroit_est_d’une_importance_stratégique_pour_israël_et_les_usa

Yémen : la guerre oubliée

 

Au Yémen se déroule une guerre oubliée. Quelque 2,5 millions de personnes ont dû être déplacées depuis deux ans.

Ils sont l'insoutenable visage d'une guerre oubliée. Des milliers d'enfants décharnés, privés d'accès à l'aide humanitaire par un conflit qui dure depuis presque deux ans. La guerre au Yémen a tué 1 400 enfants, détruit 2 000 écoles. Situé dans le sud de la péninsule arabique, le Yémen est le théâtre d'une guerre civile qui a débuté par le renversement du président dans la capitale Sanaa.

Mort de milliers de civils

Les rebelles sont les Houthis, une organisation soutenue par le grand pays chiite de la région, l'Iran. En réaction, les soldats loyalistes ont rassemblé derrière eux une coalition menée par l'Arabie saoudite, le grand voisin du Yémen. Les frappes aériennes de cette opération ont causé la mort de milliers de civils. À cause des violences de part et d'autre, les organisations humanitaires n'ont accès qu'à 10% de la population et les premières victimes sont les enfants.

 

Yémen: 26 morts dans des combats entre rebelles et forces gouvernementales

AFP

 

14 janvier 2017 

Les forces pro-gouvernementales yéménites patrouillent pendant les affrontements contre les rebelles chiites dans le district de Dhubab, à environ 30 km au nord du détroit stratégique de Bab al-Mandab, le 11 janvier 2017 - © SALEH AL-OBEIDI

Au moins 26 combattants dont 21 rebelles Houthis ont été tués depuis vendredi dans des affrontements au Yémen près du détroit stratégique de Bab al-Mandeb tandis que les forces gouvernementales avancent dans le secteur, selon des secouristes et des responsables.

L'armée tente de déloger les rebelles de positions proches de Bab al-Mandeb, important passage maritime séparant la mer Rouge de l'océan Indien, dans le sud-ouest du Yémen. Les combats se concentrent à Dhubab, à 30 km au nord du détroit, depuis le début il y a une semaine d'une offensive des forces loyalistes soutenues par l'aviation et la marine de la coalition arabe sous commandement saoudien.

L'objectif est de reprendre aux Houthis, rebelles issus de l'importante minorité zaydite et soutenus par les partisans de l'ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, les zones longeant la mer Rouge sur 450 km, dont les villes de Mokha, Hodeida et Midi, près de la frontière saoudienne.

Tombés lors de combats nocturnes, 12 corps de combattants Houthis ont été évacués à l'aube samedi vers un hôpital de la ville de Hodeida, sous contrôle des rebelles, a indiqué un responsable médical, ajoutant que l'établissement avait également accueilli 23 blessés. Neuf Houthis ont en outre été tués dans la nuit par un raid aérien de la coalition militaire arabe sur un rassemblement de rebelles dans la zone de Zaydiyya, dans la province de Hodeida, selon un responsable de la sécurité.

La ville portuaire de Hodeida se situe à 200 km au nord de Dhubab, où les forces gouvernementales ont progressé face aux rebelles. Cinq soldats ont été tués dans les combats et 14 autres ont été blessés dans les combats la nuit dernière, selon un responsable médical d'un hôpital d'Aden (sud).

Il y a encore des poches rebelles

Les forces loyales au président Abd Rabbo Mansour Hadi soutenues par des combattants de la Résistance populaire, un groupe armé progouvernemental, sont parvenues à entrer dans Dhubab et à s'emparer du QG local du gouvernement. Selon le commandant des forces de la Résistance populaire, Abdelrahmane al-Mouharami, les loyalistes ont également repris aux rebelles de larges parts de la base militaire d'Al-Omari dans les montagnes surplombant la côte.

"Il y a encore des poches rebelles" dans la base, a-t-il néanmoins précisé ajoutant que les forces loyalistes avaient avancé sur les hauteurs pour pouvoir couvrir les troupes progressant le long de la côte vers la ville de Mokha. Les forces loyalistes ont repris le détroit stratégique de Bab al-Mandab en octobre 2015, mais au nord de cette zone les rebelles contrôlent encore la majeure partie de la côte sur la mer Rouge.

Toutes les tentatives de résoudre le conflit par la négociation ont échoué depuis mars 2015.

Unicef : la coalition menée par les Saoudiens a tué 1 400 enfants et détruit 2 000 écoles au Yémen

11 janv. 2017

 

- Avec AFP

Une chaussure d'enfant après un bombardement au Yémen

Près de 1 400 enfants yéménites sont morts et quelque 2 000 écoles sont hors d'usage depuis l'intervention de la coalition menée par l'Arabie saoudite au Yémen en mars 2015, a annoncé à Sanaa le Fonds de l'ONU pour l'enfance (Unicef).

 

«Depuis l'escalade du conflit, les Nations unies ont pu vérifier que près de 1 400 enfants ont été tués et plus de 2 140 blessés» lors de raids menés par la coalition dirigée par l'Arabie saoudite, a déclaré à la presse la représentante au Yémen de l'Unicef, Meritxell Relano.

 «Près de 2 000 écoles au Yémen ne peuvent plus servir parce qu'elles ont été détruites, endommagées, servent à accueillir des familles de déplacés ou sont utilisées à des fins militaires», a-t-elle ajouté.

Meritxell Relano a notamment confirmé la mort d'un enfant près d'une école au nord de Sanaa lors d'un raid aérien qui en a blessé quatre autres le 10 janvier.

Un responsable militaire et une source médicale yéménites ont donné un autre bilan de ce raid attribué à la coalition sous commandement saoudien, parlant de cinq morts, dont deux enfants, et de 13 blessés.

L'attaque a visé un marché près de l'école al-Falah dans le secteur de Nihm, au nord-est de la capitale, sous contrôle des rebelles chiites Houthis.

 

«Les écoles doivent être des zones de paix, des sanctuaires où les enfants peuvent apprendre, grandir, jouer et être en sécurité», a poursuivi la représentante de l'Unicef.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle a renouvelé l'appel du Fonds à toutes les parties au conflit et à celles qui ont de l'influence sur les protagonistes à «protéger les enfants et à cesser les attaques contre les infrastructures civiles».

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le conflit au Yémen a fait plus de 7 350 morts et 39 000 blessés en 20 mois, des chiffres qui incluent les civils et les combattants. Cette guerre oppose les rebelles Houthis soutenus par l'Iran aux forces progouvernementales appuyées par la coalition sous commandement saoudien.

Yémen : au moins cinq morts dans un raid aérien imputé à la coalition menée par Riyad

 

10 janv. 2017

Des avions de chasse saoudiens (photographie d'illustration)

Une attaque aérienne attribuée à la coalition sous commandement saoudien a fait plusieurs morts et une dizaine de blessés dans une école du nord du Yémen, contrôlé par les rebelles chiites Houthis.

Cinq personnes sont mortes et treize autres ont été blessées, mardi 10 janvier, dans un raid aérien sur une école du district de Nihm contrôlée par les rebelles Houthis, au nord-est de la capitale Sanaa, ont rapporté des sources médicales et militaires citées par l'agence AFP.

 

Parmi les personnes tuées dans l'attaque – imputée à l'Arabie saoudite et à ses alliés – figurent deux écoliers, le directeur et trois employés de l'école.

L'agence rebelle Saba, de son côté, a dressé un bilan plus élevé de huit mots et de quinze blessés. Un bilan identique a celui fourni par l'agence iranienne PressTV, qui a également évoqué trois raids aériens sur un marché dans le district de Nihm, mardi 10 janvier toujours. Ces raids, a fait savoir la chaîne arabophone al-Masirah TV, ont tué trois civils, dont une enfant, et blessé plusieurs personnes.

La coalition menée par Riyad régulièrement accusée de mener des raids aveugles

La guerre au Yémen oppose depuis 2014 les rebelles chiites Houthis, proches de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, destitué lors du printemps arabe, aux partisans du président Abd Rabbo Mansour Hadi, en exil en Arabie saoudite depuis 2015.

 

Depuis mars 2015, une coalition militaire dirigée par l'Arabie saoudite intervient régulièrement au Yémen, afin de restaurer le pouvoir d'Abd Rabbo Mansour Hadi. L'ONU évalue les victimes de ce conflit, à ce jour, à quelque 10 000 morts, dont 3 800 civils.

De nombreuses ONG accusent la coalition arabe de ne pas faire preuve d'assez de précision dans ses frappes aériennes : en août 2016, par exemple, Médecins sans frontières (MSF) avait déclaré que des attaques aériennes sur une école coranique avaient fait 10 morts et 28 blessés parmi des enfants à Haydan, dans la province de Saada, contrôlée par les Houthis.

 

L'Arabie saoudite aurait utilisé de roquettes à sous-munitions «made in Brazil» au Yémen

 

24 déc. 2016

Des ruines dans la ville de Sa'dah, au Yémen, après un raid de la coalition menée par l'Arabie saoudite en septembre 2016 (photographie d'illustration)

Selon l'ONG Human Rights Watch, la coalition arabe menée par Riyad aurait fait usage d'armes à sous-munitions produites par le Brésil, lors d'un raid aérien à proximité d'écoles ayant tué deux civils.

«Nous avons identifié les restes de roquettes sol-sol Astros II, dont  chacune contenait jusqu'à 65 sous-munitions [...]. Bahreïn et l'Arabie saoudite se sont procurés des roquettes à sous-munitions Astros auprès du Brésil, où elles sont produites par [le groupe] Avibrás Indústria Aeroespacial SA», a fait savoir vendredi 23 décembre l'ONG humanitaire Human Rights Watch. Selon cet organisme, ces armes à sous-munitions ont été employées par les forces de la coalition arabe menée par Riyad dans la ville yéménite de Sadah, lors d'une attaque le 6 décembre ayant tué au moins deux civils et blessé six personnes (dont un enfant).

 

Selon un témoin cité par Human Rights Watch – un membre du conseil local du nom de Khaled Rashed – les frappes ont eu lieu à proximité de deux écoles, non loin de la vieille ville.

Sombre ironie : la veille de cette attaque meurtrière, le Brésil et l'Arabie saoudite s'étaient abstenus lors d'un vote aux Nations unies portant sur l'interdiction des armes à sous-munitions. A l'inverse de nombreux autres Etats, ces deux gouvernements se sont toujours refusés à bannir ce type d'armes de guerre ne permettant pas une grande précision (et pouvant donc aisément blesser ou tuer des civils).

Des attaques de la coalition menée par Riyad régulièrement dénoncés par les ONG

 

Le conflit au Yémen oppose depuis 2014 les rebelles chiites houthis, proches de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, aux partisans d'Abd Rabbo Mansour Hadi, officiellement en poste mais en exil en Arabie saoudite depuis 2015. Depuis mars 2015, une coalition dirigée par l'Arabie saoudite intervient militairement dans le pays, afin de rétablir Abd Rabbo Mansour Hadi au pouvoir. Les raids aériens et les frappes sol-sol réalisés par cette dernière, responsables de nombreuses morts civiles, sont régulièrement dénoncés par les ONG humanitaires.

Selon les estimations de l'ONU, la guerre au Yémen a déjà fait jusqu’à 10 000 morts, dont 3 800 civils. 

Au Yémen, «la dynamique de partition est plus que jamais d’actualité »

Après la chute de la capitale Sanaa en septembre, c’est au tour du palais du président Hadi d’être assiégé par les rebelles houthistes (chiites) d’Ansar Allah. Décryptage avec Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS et spécialiste de la péninsule Arabique.

Après la chute de la capitale Sanaa en septembre, c’est au tour du palais du président Hadi, élu dans le cadre du processus de dialogue national, d’être assiégé par les rebelles houthistes (chiites) d’Ansar Allah. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a appelé mardi à un arrêt immédiat des combats, se disant « gravement préoccupé par la détérioration de la situation ». Initié au lendemain du processus révolutionnaire engagé en 2011 contre la dictature d’Ali Abdallah Saleh, c’est l’ensemble de la transition politique au Yémen qui est aujourd’hui menacé. Qui sont les Houthistes, et que veulent-ils ? Que pèse Al-Qaïda dans la péninsule Arabique ? Quel est le rôle de l’Arabie saoudite ? Pour comprendre ce qui est en jeu au Yémen, entretien avec Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS et spécialiste de la péninsule Arabique.

Mediapart. Comment les Houthistes ont-ils pu parvenir à ce qui s'apparente dès à présent à un coup d’État ?

Laurent Bonnefoy. On peut comprendre leur capacité à pousser le président issu de la transition politique hors du pouvoir par une alliance qui s’est formée entre la rébellion houthiste et ses anciens ennemis, les soutiens de l’ancien dictateur Ali Abdallah Saleh. La puissance des Houthistes ne s'explique pas seulement par leur force militaire, mais aussi par leur capacité à agréger des forces qui avaient un intérêt commun, c’est-à-dire le retour à l’ordre ancien, ou plus exactement la mise hors-jeu des acteurs qui en 2011 avaient procédé au changement politique.

En dehors de cette alliance stratégique, il est par ailleurs entendu que les difficultés de la transition, en particulier sur le plan économique, puis la lenteur de la concrétisation du changement depuis 2011, ont engendré une insatisfaction populaire importante, sur lesquelles les Houthistes ont pu capitaliser.

Nous ne sommes donc pas uniquement dans un antagonisme sunnites/chiites au Yémen ?

Absolument pas. Certes la dimension confessionnelle est d’autant plus réelle qu’elle risque d’être perçue comme telle par un grand nombre d’acteurs, en particulier les acteurs sunnites poussés vers la sortie mais aussi la communauté internationale. Toutefois la configuration actuelle ne se limite pas du tout à cette polarisation. D’une part, parce que les Houthistes veillent à la réduire, en mettant en avant depuis de nombreux mois la dimension politique de leur action et leur volonté de préserver une partie des acquis révolutionnaires, en s’engageant notamment dans la lutte anti-corruption et antiterroriste contre Al-Qaïda. Cette mise en avant est cependant paradoxale, puisque les Houthistes s’appuient bien sur les capacités militaires de l’ancien régime aujourd’hui.

La limite de la lecture confessionnelle du conflit est d’autre part liée à la nature même de la société yéménite, qui n’a pas été historiquement marquée par cette polarisation. Pendant longtemps et jusqu’à aujourd’hui, l’appartenance confessionnelle n’a pas déterminé l’adhésion politique et les lieux de mixité, d’échange, ont été nombreux. Les principales figures du champ islamiste, que ce soit les Frères musulmans ou même les salafistes, étaient elles-mêmes d’origine zaydite, donc chiite. L’ancien président Ali Abdallah Saleh était aussi zaydite. Cela ne l’a pas empêché de s’engager pendant six ans dans une guerre contre les Houthistes. La lecture confessionnelle est donc très partielle, même si elle risque de devenir plus structurante dans les mois qui viennent.

Parce que les Houthistes vont continuer d’être considérés comme le bras armé de la République islamique d’Iran au Yémen ?

Les Houthistes eux-mêmes ont veillé à toujours apparaître comme des acteurs endogènes. Les accusations de collusion avec l’Iran existent depuis 2004. Dès les premières semaines de la guerre qui a commencé cette année-là, la presse gouvernementale yéménite accusait certains miliciens yéménites d’avoir remplacé le drapeau yéménite par celui du Hezbollah libanais, traditionnel allié de Téhéran, sur des bâtiments saisis par les rebelles dans la région de Saada. Puis les Houthistes ont été accusés d’être armés, formés et financés par l’Iran. Aucune preuve n’est venue formellement étayer cette accusation, qui reste toutefois plausible tant il existe une convergence stratégique et sans doute idéologique entre les deux acteurs politiques. 

Est-on confronté à un échec du processus de dialogue national, qui avait fait l’originalité du Yémen dans la région après le départ du président Saleh en 2011 ?

Oui, car aujourd’hui avec le départ symbolique du président Hadi, on sort très clairement de ce processus. Le positionnement des Houthistes à l’égard de ce dialogue et de ses conclusions continue à manquer de clarté. On ne sait ainsi pas précisément ce que pensent les Houthistes du régime fédéral, par exemple, qui semblait faire largement consensus au moment du dialogue national. Ils avaient exprimé des réserves sur le découpage en six régions qui a été prononcé l’an passé, notamment parce que Saada, leur région de base, était placé avec la capitale Sanaa, qui allait donc automatiquement exercer une domination sur cette zone. Les Houthistes demandaient la création d’une région séparée, avec un accès à la mer, ce qui avait été refusé, mais aujourd’hui ils mettent en avant la nécessité de préserver une certaine unité. C’est également l’échec du processus de dialogue national, puisque le processus de rédaction de la constitution qui en était issu et qui devait être présenté ces jours-ci, est renvoyé aux calendes grecques.

On ne sait pas par ailleurs quelle va être la suite du processus institutionnel, puisque le président Hadi n’a pas été démis mais est simplement parti. Un comité militaire va-t-il être mis en place ? Le leader de la rébellion houthie va-t-il prendre la place du président ? Cela me semble peu probable ; et il continuerait sans doute à s’appuyer sur des figures technocratiques. Un retour purement formel de Hadi n’est pas non plus totalement exclu dans la mesure où il sert notamment de courroie de transmission entre la communauté internationale et ce qui reste de l’État yéménite.

«L'avancée houthiste constitue une opportunité pour les partisans d'un Yémen du Sud indépendant»

Comme en Égypte, et comme en Tunisie dans une moindre mesure, ce qui a été loupé, aussi, c’est la mise hors-jeu des réseaux de l’ancien régime, qui reviennent trois ans après le début du processus révolutionnaire sur le devant de la scène.

C’est une véritable difficulté : le Yémen avait opté pour une autre option à moyen terme. La réussite initiale du processus de transition s’appuyait sur les concessions qui avaient été faites par toutes les parties, et qui permettaient à chacun de ne pas perdre la face à l’issue des mois de mobilisation en 2011. Nous n'étions pas initialement dans une configuration tunisienne ou égyptienne, où les dictateurs étaient partis ou en prison. Ali Abdallah Saleh restait, lui, dans le jeu politique et bénéficiait d’une immunité. Ce système a été fonctionnel un certain temps, un grand nombre d’acteurs estimant que la perte de crédibilité de Saleh allait croître à mesure que le processus de transition progressait. C’est le contraire qui s’est passé, et Saleh a pu s’appuyer sur les réseaux qu’il avait construits au cours de ses trois décennies de présidence, pour finalement rallier à sa cause ses anciens ennemis houthistes. Lequel de ces deux clans est aujourd’hui dominant dans leur alliance ? Il est encore impossible de le dire mais cette question sera sans doute centrale dans les mois à venir.

Vu l’importance d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA), et la défaite des Frères musulmans qui étaient parties prenantes du dialogue national, se dirige-t-on vers un renforcement des djihadistes du fait de la prise du pouvoir des Houthistes ?

Aujourd’hui, le segment islamiste sunnite dans son ensemble est en crise. Les Frères musulmans, incarnés par le parti Al-Islah, ont été au moins symboliquement expulsés du pouvoir en septembre 2014 par l’arrivée des Houthistes à Sanaa et sont aujourd'hui mis sous pression. Avant cela, le principal institut salafiste quiétiste Dammaj, situé au nord dans une région contrôlée par les Houthistes, avait été fermé par eux après des semaines de combats. Ces processus de marginalisation de ces deux groupes est à même de produire une sorte de ralliement autour d’AQPA. On n’a certes pas eu d’alignement explicite de la part de grandes figures des Frères musulmans ou des salafistes quiétistes sur les positions de l’organisation djihadiste mais, sur le plan symbolique, la crise des salafistes quiétistes comme des Frères musulmans génère une polarisation entre d’un côté les Houthistes et de l’autre, AQPA. Cette confrontation s’incarne sur le terrain aujourd’hui, en particulier dans la ville Rada, au centre du Yémen. De manière très ironique, elle place l’ancien dictateur Saleh en position d’arbitre et laisse Hadi exclu du jeu. Saleh pourrait lui-même bénéficier de cette marginalisation des acteurs modérés et de cette polarisation, qui est très largement refusée par la communauté internationale, et en premier lieu le voisin saoudien.

Comment qualifieriez-vous justement le rôle de l’Arabie saoudite au Yémen ?

L’Arabie saoudite a joué historiquement un rôle important au Yémen, qui a été cependant largement fantasmé par une partie des Yéménites eux-mêmes et de la communauté internationale. « Fantasmé », dans le sens où l’on a pu considérer qu’il existait une politique unique et centralisé de Riyad à l’égard du Yémen. Or, dans les faits, l’Arabie saoudite a toujours induit des politiques multiples et parfois contradictoires chez son voisin. Et aujourd’hui, ce qui pourrait caractériser la relation Arabie saoudite-Yémen, c’est une perte de repères mutuels du fait du caractère polyarchique des deux États. On observe notamment une incapacité de l’Arabie à générer une politique cohérente. Cela a été le cas au moment de la fermeture de l’institut salafiste de Dammaj. Cet institut a longtemps été considéré comme le cheval de Troie des Saoudiens au Yémen. Et pourtant, suite à cet épisode, on a eu le sentiment qu’il avait été lâché par l’Arabie saoudite. De la même manière, l’effort mené par les Houthistes dans leur guerre contre AQPA est vu d’un bon œil par Riyad qui est, rappelons-le, considéré comme un royaume apostat par les djihadistes. Nous sommes donc ici devant des logiques très différentes, de géopolitique (liée à la crainte de l’influence iranienne) et de stratégies plus locales, qui font qu’il y a une difficulté à élaborer une politique pertinente. De même, la politique saoudienne à l’égard des Frères musulmans est plus compliquée que celle que l’on observe ailleurs dans la région, puisque les relations ont été maintenues entre les deux parties, alors même que Riyad plaçait l’an passé les Frères musulmans égyptiens, et d’autres organisations qui leur étaient liées, sur sa liste des organisations terroristes. Un certain nombre de figures des Frères musulmans yéménites se sont d’ailleurs réfugiées en Arabie saoudite.

La polarisation en cours au Yémen peut-elle conduire à une exacerbation du processus de guerre civile, ou même de partition du pays, unifié en 1990 ?

J’ai longtemps pensé que l’existence d’un processus institutionnel et d’une transition marquée par le dialogue national et la rédaction d’une constitution constituaient un garde-fou pour empêcher le pays de tomber dans une guerre civile. Aujourd’hui, la situation fait que ce processus institutionnel est plus que jamais en péril. J’ai du mal à voir comment la communauté internationale et les Yéménites eux-mêmes vont pouvoir relancer ce processus dans les conditions actuelles. Dans le même temps, aussi bien les Houthistes que Saleh ou leurs opposants, hors AQPA, ont très certainement conscience de l’importance de relancer ce même processus. Cela passerait certainement par une certaine mise à distance de la tutelle qu’a exercée la communauté internationale dans la transition, et notamment l’ONU, dont le rôle a pu être considéré comme néfaste par les acteurs locaux.

Mon discours quelque peu optimiste s’apparente peut-être à du « wishfull thinking », dans le sens où l’on a sur le terrain beaucoup d’indicateurs qui signalent une fragmentation et une importante polarisation entre des groupes qui sont armés et ont un poids militaire équivalent.

 

La dynamique de partition est par ailleurs plus que jamais d’actualité. Sur le terrain, on a bien une fragmentation réelle avec d’un côté le nord sous contrôle des Houthistes, et de l’autre le sud, qui est de plus en plus laissé à l’abandon par le pouvoir central et contrôlé soit par Al-Qaïda, soit par le mouvement sudiste sécessionniste sous ses différentes formes et obédiences. Il y a peu de raisons de penser que les Houthistes seraient en capacité de prendre le contrôle effectif de ces régions, car il y a un rejet des populations locales fondé sur des questions identitaires et organisationnelles. Dans ce cadre, l’avancée houthiste met en péril l’unité et constitue une opportunité pour ceux qui plaident pour un retour d’un Yémen du Sud indépendant.

Le Yémen, nouveau terrain d'affrontement Iran-Arabie saoudite

L’entrée en guerre de l’Arabie saoudite au Yémen, plongé dans la guerre civile, ouvre un nouveau front au Moyen-Orient dans la lutte que se livrent Riyad et Téhéran. L'Iran soutient la rébellion houthiste dont l'offensive met fin à un dialogue national qui laissait espérer un horizon pacifié.

C’est devenu une mauvaise habitude des révolutions au Moyen-Orient. Après une première phase de contestation pacifique, le conflit armé s’enlise, puis s’internationalise, dans une sorte de libanisation d'États fragilisés par des décennies de dictature. Ce fut le cas en Syrie à partir de la fin de l’année 2011. C’est aujourd’hui le cas du Yémen. L’expérience de transition politique, originale et pacifique, engagée au lendemain du processus révolutionnaire en 2011 contre la dictature d’Ali Abdallah Saleh, avait donné des résultats suffisamment probants pour que s’amorce un dialogue national qui laissait espérer un horizon pacifié.

La montée en puissance d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA), puis l’émergence d’une branche de l’organisation de l'État islamique (EI), ainsi que la percée militaire des rebelles houthistes de l’autre ont eu raison de ce processus. Après la chute de la capitale Sanaa en septembre 2014, ce fut au tour du palais du président Hadi, élu dans le cadre du processus de dialogue national, d’être assiégé par les rebelles houthistes (chiites) d’Ansar Allah fin janvier, contraignant celui-ci à fuir dans le sud du pays.

Le 18 mars, l’assassinat de l’intellectuel houthiste Abdel Karim Al-Khaywani, puis l’attentat le 20 mars contre les deux mosquées zaydites (branche minoritaire du l'islam chiite à laquelle appartiennent les Houthistes, minoritaires au Yémen mais majoritaires au nord du pays) à Sanaa (près de 150 morts) ont encore contribué à faire basculer le conflit yéménite dans une spirale de violences confessionnelles dont le processus de dialogue national était pourtant parvenu à l’extraire.

 

Ce jeudi matin, l’Arabie saoudite a donc bombardé pour la première fois les rebelles houthistes. 

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Romain Caillet 

@RomainCaillet

Muhammad b. Salman, Ministre de la défense du #KSA, suit en temps réel les développements de #TempêteDécisive

01:55 - 26 Mars 2015

Qui sont ces rebelles, et pourquoi Riyad a-t-il jugé nécessaire d’intervenir ? Basés dans le nord du pays, les Houthistes avaient exprimé des réserves sur le découpage en six régions du pays, notamment parce que Saada, leur région de base, était placée avec la capitale Sanaa, qui allait donc automatiquement exercer une domination sur cette zone. Les Houthistes demandaient la création d’une région séparée, avec un accès à la mer, ce qui avait été refusé. Faute de parvenir à leurs fins sur le plan diplomatique, ils sont donc passés à l'action.

 

Leur domination actuelle dans le nord du pays n’aurait pas pu se faire sans une alliance avec leur ennemi d’hier, l’ancien président Ali Abdallah Saleh, qui a conservé une partie de ses réseaux d’influence. Ces deux forces, en s’alliant, se sont débarrassées de leur nouvel ennemi commun, le parti Al-Islah (« La réforme ») qui a contribué à installer le processus de dialogue national et joué un rôle positif durant la transition avant d’être chassé de Sanaa par l’arrivée des Houthistes en septembre 2014.

De son côté, l’Arabie saoudite fait désormais l’analyse que la rébellion sera très difficilement délogée de la capitale par des acteurs locaux, et que le Yémen s'est engagé dans un processus de partition dont Riyad ne veut pas. À travers le Yémen, l’Arabie saoudite vise avant tout à contenir l’expansionnisme iranien, quand Téhéran est redevenu l’acteur incontournable dans la région.

De manière très symbolique, l’Arabie saoudite a frappé ce jeudi 26 mars, le jour même où reprenaient à Genève les négociations entre l’Iran et les États-Unis pour le contrôle du programme nucléaire iranien. L’Iran a aussitôt protesté contre les bombardements saoudiens, considérés par Téhéran comme une « ingérence » dans les affaires yéménites. Que la République islamique d'Iran (chiite) arme directement les rebelles houthistes ou pas n’est pas l’essentiel. De par leur confession et leur opposition à Al-Qaïda, les Houthistes sont les alliés naturels de Téhéran (lire ici un article du Washington Institute), et potentiellement le relais de la puissance de la République islamique. Voir les Houthistes dominer le nord du Yémen est donc impensable pour Riyad et des Saouds qui ont construit leur royaume au début du siècle dernier en s'arrogeant une large partie du grand Yémen historique.

Paniqués à l’idée d’être encerclés au Moyen-Orient entre le Qatar d'un côté et l’Iran de l'autre, l’Arabie saoudite a de fait construit depuis 2012 son interventionnisme en deux temps :

1.    Réduire l’influence du Qatar en aidant l’armée égyptienne à démettre le président égyptien élu, Mohamed Morsi, puis à écraser son organisation, les Frères musulmans, déclarée comme organisation terroriste en 2014.

2.    Monter en puissance en Syrie, en Irak et partout où l’Iran exerce une influence directe.

Pour autant, l’Arabie saoudite se trouve prise au piège de sa stratégie : en Irak, Téhéran s’affirme comme un acteur incontournable pour combattre l’avancée de l’État islamique.

En contribuant à réprimer des Frères musulmans qui ont partout joué le jeu des processus démocratiques, Riyad ouvre la voie aux radicaux et aux organisations djihadistes. Des organisations qui ont elles-mêmes déclaré l’Arabie saoudite royaume apostat et comme une cible à frapper en priorité. Pris entre Al-Qaïda et les Houthistes au Yémen, les intérêts saoudiens ont donc contraint Riyad à infléchir sa stratégie éradicatrice et à héberger sur son sol une partie des cadres d’Al-Islah quand ils furent chassés de la capitale yéménite en septembre 2014 par les Houthistes.

Ce jeudi après-midi, le président Hadi a quitté Aden pour rejoindre Le Caire en Égypte sous protection saoudienne, où il doit assister à la réunion de la Ligue arabe consacrée au Yémen. À court terme, il y a peu de chances de voir des troupes massives iraniennes débarquer au Yémen. L’Iran se contentera au mieux d’instructeurs et d’acheminement de matériels, comme il le fait en Syrie. Mais pour les Yéménites, cette internationalisation est facteur d’enracinement du conflit (lire ici l’excellent article du chercheur Laurent Bonnefoy, Le Yémen en morceaux, qui aborde le contexte institutionnel complexe et explique pourquoi l’implication militaire de l’Arabie saoudite ne peut être que nocive) et aux conséquences humanitaires qui s’annoncent dramatiques.

Comme le rappelait ce jeudi l’ONG Action contre la faim dans un communiqué, le Yémen demeure le pays le plus pauvre de la péninsule Arabique : « Sur 26 millions d’habitants dans un pays grand comme la France, 10 millions de personnes ont un accès restreint à de la nourriture et à des aliments à la qualité nutritionnelle insuffisante pour être en bonne santé. Parmi elles, 850 000 enfants dont 160 000 sévèrement atteints et nécessitant une prise en charge thérapeutique. La prévalence de la sous-nutrition infantile avait provoqué il y a 5 ans déjà la nécessité pour l’ONG d’intervenir auprès notamment des enfants. »

 

Le Yémen, qui était encore coupé en deux avant la réunification de 1990, est désormais plongé dans une guerre civile dont la communauté internationale et l’ONU, qui a pris une part active dans le processus de dialogue national aujourd’hui en perdition, seront bien en peine de le sortir.

Avec le Yémen, l'Arabie saoudite militarise un peu plus sa diplomatie

Au Yémen et face à l’Iran, l’Arabie saoudite a mis en œuvre une réplique en grand de son intervention à Bahreïn pour écraser le mouvement révolutionnaire en 2011. Un processus qui va modifier les rapports de force régionaux pour la décennie à venir.

 

Au Yémen, l’enchevêtrement de conflits en cours connaît un nouveau développement depuis le début de l'opération « Tempête décisive », jeudi 26 mars, au cours de laquelle l’Arabie saoudite bombarde les rebelles zaydites (branche minoritaire du chiisme) houthis. Mardi 31 mars, le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) a annoncé qu’au moins 62 enfants ont été tués et 30 autres blessés dans les combats depuis une semaine. « Les combats ont gravement endommagé les services sanitaires les plus rudimentaires ainsi que le système éducatif », détaille l’Unicef, qui évoque par ailleurs « l’insécurité alimentaire généralisée et la malnutrition » comme problèmes affectant les plus jeunes. Six civils ont en outre trouvé la mort mardi, brûlés vifs après les bombardements saoudiens. Mercredi, l'ONG Action contre la faim appelait de son côté la communauté internationale à « reconnaître la sévérité de la crise humanitaire » qui s’amplifie au Yémen, ainsi qu'à la mise en place d'« une assistance humanitaire massive et rapide ». Le conflit a également conduit les premiers Yéménites à s’expatrier.

Omar Ouahmane 

@ouahmane_omar

Les premiers réfugiés yéménites arrivés en Somalie où la guerre civile n'a pas encore pris fin pic.twitter.com/uJldebB8LK via @MogadishuNews

17:36 - 31 Mars 2015

Le président yéménite, Abd Rabbo Mansour Hadi – élu à la place du président Ali Abdallah Saleh, déchu par le processus révolutionnaire de 2011 – s'était lui-même réfugié fin mars dans son fief d'Aden après avoir fui la capitale Sanaa. Il est désormais installé en Arabie saoudite. Dans le même temps, les Houthis, qui ont pris la capitale en septembre avant d’encercler le palais présidentiel fin janvier, continuent de progresser au sud du pays, notamment dans la province d’Abyan. Une intervention terrestre au Yémen n'est toutefois « pas nécessaire » pour l'instant, a affirmé, mardi 31 mars, le porte-parole de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite.

 

Conséquence de la marginalisation par le pouvoir central des Houthis au nord du pays, la guerre dite de Sa’da (ville de 50 000 habitants située au nord-ouest) qui oppose les Houthistes au pouvoir central, a en fait commencé dès 2004. Dans un long article consacré à ce conflit, le chercheur Laurent Bonnefoy détaille avec une grande précision les origines et agendas des forces en présence. Loin d'adhérer à l'idée d'un conflit uniquement confessionnel, ce spécialiste du Yémen estime en particulier que « les accusations de soutien iranien à la rébellion (houthie) prononcées de façon récurrente par le pouvoir yéménite depuis 2004 sont peu éclairantes. Bien qu’il soit possible, et dans ce cas vraisemblablement sous une forme financière, ce soutien iranien, qui révélerait la dimension régionale, voire géopolitique du conflit, n’est en tout état de cause pas central, les griefs des rebelles portant avant tout sur des enjeux locaux ».

Au-delà de l’offensive houthie, le Yémen demeure plongé dans une crise à tiroirs, l’organisation Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) menée par Nasir al-Wahayshi, estimée à 2 000 hommes, masquant aujourd’hui la contestation sécessionniste dans l’ex-Yémen du Sud, qui met en péril l’unité territoriale du pays réuni en 1990, tout comme les catastrophes écologiques et sociales qu’annonce l’appauvrissement des ressources aquifères.

Pourquoi l’Arabie saoudite s’est-elle alors engagée dans une grande offensive diplomatique et militaire, au risque de déstabiliser encore davantage un pays frontalier ? « Le feu de la guerre » va pousser « toute la région à jouer avec le feu », a menacé de son côté le vice-ministre iranien des affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollah, lors d'une conférence de pays donateurs pour la Syrie qui se tient au Koweït depuis le début de la semaine. « Les opérations militaires doivent s'arrêter immédiatement », a insisté le diplomate iranien lors d’une rencontre avec la presse internationale.

Il ne semble pourtant dans les intentions des Saoudiens, qui ont réuni la plus large coalition régionale depuis la guerre Iran-Irak (1980-1988), de s’arrêter là.

Ce n’est certes pas la première fois que l’Arabie intervient dans la région : en novembre 2009 déjà, l’armée saoudienne fut partie prenante du conflit de Sa’da, qui sera dès lors analysé comme un duel sur le sol yéménite entre Riyad et Téhéran.

Si l’implication réelle de l’Iran dans le conflit au Yémen demeure sujette à caution, Riyad s’est bel et lancé dans une lutte très active pour la préservation de son régime, qui trouve son prolongement dans la lutte actuelle contre les Houthis. Pour comprendre comment l’Arabie est passée d’une politique attentiste à une véritable militarisation de sa diplomatie, il faut se souvenir d’une autre intervention, en 2011 à Bahreïn, où les troupes saoudiennes ont réprimé les manifestations pour réduire à néant les espoirs d’un printemps bahreïni.

Début 2011, Riyad considère en effet que quatre périls menacent son régime :

1.    Le processus révolutionnaire en cours dans le monde arabe, qui pourrait contraindre le Royaume à répondre aux demandes de démocratisation de la part de sa propre population.

2.    L’arrivée au pouvoir des partis liés aux Frères musulmans, prévisible dès février 2011 puisque ces mouvements sont alors les seuls à disposer d’une capacité de mobilisation large dès les premiers mois qui suivent les révolutions tunisienne et égyptienne. Or ces Frères musulmans constituent une menace idéologique pour l’hégémonie que cherche à exercer l’Arabie sur l’Islam sunnite, via le wahhabisme, une version rigoriste et archaïque de cet islam sunnite.

3.    Les djihadistes, qui ont déclaré le régime saoudien « royaume apostat », et mènent une lutte à mort avec Riyad malgré la proximité idéologique entre une partie du conseil des Oulémas saoudiens et plusieurs idéologues de l’Organisation de l’État islamique et d’Al-Qaïda.

4.    La République islamique d’Iran qui, depuis 2003 et le démantèlement de son voisin irakien, exerce une grande influence sur toute la région. L'Iran menace de se rapprocher des États-Unis à la faveur d’un accord sur le nucléaire dont il a besoin pour desserrer l’étau de l’embargo international qui le frappe depuis plus de trente ans. Un tel accord est d’ailleurs actuellement en négociation à Genève.

 

À partir de 2011, l’Arabie va s’appliquer méthodiquement à réduire l’importance de ces quatre menaces. Dans ce but, Riyad a déjà convoqué une première coalition, sous l’égide du Conseil de coopération du Golfe. Créé en 1981, le CCG est composé de six pétromonarchies arabes et musulmanes du golfe Arabique : Arabie saoudite, Koweït, Bahreïn, Oman, les Émirats arabes unis et le Qatar. Au printemps 2011, le CCG va d’abord s’investir pour annihiler la révolte à Bahreïn en envoyant des troupes au sol, puis en participant jusqu’à aujourd’hui à la répression active contre les manifestants. En 2012, le CCG se réunira en outre pour étudier les possibilités de réduire l’influence régionale iranienne, entreprises qui rencontrent jusqu'ici moins de « succès ». 

L’intervention à Bahreïn sert de répétition à Riyad, qui réunit en 2015 une coalition à plus large échelle, avec notamment le Pakistan, la Turquie, le Maroc, et le soutien d’États comme la Tunisie. L’Arabie saoudite a surtout impliqué un nouvel acteur, qu’elle a remis en selle pour les besoins de sa politique : la dictature égyptienne d’Abdel Fattah al-Sissi. Après le coup d’État militaire contre le président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, et le massacre de plusieurs centaines de militants « Frères » à l’été 2013, l’Arabie saoudite a annoncé un plan d’aide à l'Égypte de 12 milliards de dollars. Une manne financière pour consolider une dictature qui n’a rien à envier aux années de l'ancien président Moubarak. Mais qu’importe : Riyad cherche un allié de poids sur la durée pour le seconder dans sa nouvelle politique étrangère, et l’Égypte apparaît comme le candidat tout indiqué. Se rangeant derrière cette stratégie, les États-Unis viennent de leur côté de lever très opportunément, ce mercredi 1er avril, l’embargo sur les armes qu’Obama avait imposé au régime de Sissi au lendemain du coup d’État de l’été 2013.

En pointe dans l’offensive contre les Houthis au Yémen, l’Égypte a toutefois fait part d’une divergence sur le dossier syrien le week-end passé au sommet de la coalition à Charm El-Cheikh. Alors que le souverain saoudien tient à ce que Bachar al-Assad soit renversé, les Égyptiens s’affirment davantage prêts à un compromis avec le dictateur toujours en place à Damas.

Un autre indicateur montre bien à quel point les Saoudiens ont planifié cette montée en puissance militaire, qui n'est pas uniquement fonction de l'avancée récente des Houthis depuis l'été 2014 : le marché de l'armement. L'Arabie saoudite est en effet devenue en 2014 le premier importateur mondial d'équipements militaires, indique un rapport publié dimanche 8 mars par le cabinet d'experts londonien IHS Janes. Les importations saoudiennes d'armes ont augmenté de 54 % en 2014, pour atteindre 6,4 milliards de dollars l'an passé. Le spectaculaire contrat de 3 milliards de dollars conclu en novembre avec les entreprises françaises à destination de l’armée libanaise (lire notre précédent article, L'Arabie saoudite tient la France et les Etats-Unis en otages) n’est que l’un des volets de ce processus de militarisation saoudien.

 

Si elle est parvenue à écraser les Frères musulmans en Égypte et à réduire l’influence de leurs alliés (le Qatar...), si elle a mis fin aux espoirs de démocratie des Bahreïnis, la stratégie militaire saoudienne a, pour l’heure, échoué à prévenir l’émergence d’une nouvelle entité antagoniste installée sur un territoire uni et disposant de revenus réguliers, à savoir l’Organisation de l’État islamique. Au-delà du Yémen, l’avenir de la coalition formée autour de Riyad va s’orienter vers cette seconde lutte. L'opération « Tempête décisive » réunit en effet des pays qui, comme la Turquie, ont vécu les développements de la crise syrienne comme une humiliation et ne souhaitent plus dépendre de l’intervention de Washington pour résoudre les conflits d’une région que la destruction de l’État irakien en 2003 par les États-Unis a déstabilisée, et pour longtemps encore.

Au Yémen, la guerre, à Genève, l'impasse

Depuis le déclenchement de l’opération militaire saoudienne le 26 mars, plus de 2 600 personnes sont mortes au Yémen, selon l'ONU, et la situation humanitaire y est catastrophique. Alors que les pourparlers se poursuivent à Genève, 500 000 Yéménites forcés de quitter leurs logements sont sans ressources.

À Genève, les Nations unies n’ont pas (encore) fait de miracle. Comme celles consacrées depuis 2012 à la Syrie, la conférence internationale sur le Yémen n’a pas atteint son but, pourtant modeste : obtenir une trêve de 15 jours dans les combats qui opposent les rebelles houthis soutenus par l'Iran à la coalition gouvernementale menée par l’Arabie saoudite. Les négociations avaient commencé lundi 15 juin entre l'ONU et la délégation gouvernementale, fidèle au président Hadi, chassé au printemps par les Houthis. Les rebelles ne sont, eux, arrivés à Genève que le lendemain, après un voyage troublé de quarante et une heures qui n’a fait que renforcer leur scepticisme sur l’issue possible de la conférence. 

Entérinant mercredi 17 au soir l’échec des premiers jours de négociations, l'émissaire spécial de l'ONU, Ismaïl Ould Cheikh Ahmed, persiste cependant et annonce la prolongation des pourparlers à Genève. Mais la journée suivante marque avant tout les observateurs par la tension qui règne entre les parties, quand des partisans du gouvernement yéménite en exil interrompent la conférence de presse des délégués houthis dans un hôtel de Genève, pour leur lancer leurs chaussures et les traiter de « criminels » et de « chiens ». L'incident a duré plusieurs minutes, laissant toutefois Hamza al-Houthi, chef de la délégation houthie, parfaitement impassible.

 

Ce vendredi, les pourparlers doivent donc se poursuivre, sans que personne ne sache très bien à quoi s'attendre. Soutenus par l’Iran et les forces armées toujours contrôlées par l‘ancien président Ali Abdallah Saleh, les Houthis n’acceptent pas de se retirer des zones conquises depuis trois mois, en particulier des villes d'Aden (sud) et de Taëz (centre), où les combats sont toujours en cours. Le gouvernement en exil « exige » cependant ce retrait, « conformément à la résolution 2216 du Conseil de sécurité », a précisé jeudi aux journalistes le ministre des affaires étrangères yéménite, présent à Genève.

Depuis le déclenchement de l’opération militaire saoudienne le 26 mars, plus de 2 600 personnes sont mortes au Yémen selon l'ONU, et la situation humanitaire y est catastrophique. Un mois après le début de la guerre, le directeur de l’antenne yéménite du Comité international de secours (IRCexpliquait sur le site d’Al Jazeera combien les violences de ces derniers mois avaient révélé les failles structurelles de l’État yéménite et de sa société, gangrenés par une « pauvreté endémique » et une « faible gouvernance ». Mi-juin, 500 000 Yéménites forcés de quitter leurs logements se trouvent sans ressources au Yémen. Et chaque jour, des dizaines de Yéménites franchissent le détroit de Bab-Al-Mandeb qui les sépare de Djibouti, l’un des rares États qui accepte de recevoir les réfugiés du Yémen. Une situation humanitaire d’autant plus dramatique que les États-Unis viennent de suspendre leur aide au Yémen pour une année. Particulièrement accablant pour la coalition menée par l'Arabie saoudite, un rapport de l’ONG Human Rights Watch datant du 31 mai pointe par ailleurs l’usage par les belligérants d’armes à sous-munitions particulièrement meurtrières.

Si la trêve à Genève a pour l’heure échoué, quelle perspective permettrait de croire à une rapide fin du conflit ? La guerre qui fait rage au Yémen ne paraît pas pouvoir trouver son issue militaire. La progression des Houthis a été à peine freinée par les bombardements de la coalition des pays arabes. Les rebelles contrôlent désormais, en plus de la capitale Sanaa, la majorité d’Aden, deuxième ville du pays, et une large partie du nord, dans un contexte national fractionné par de multiples rebellions (lire le rapport de l’ONG International Crisis Group). Il apparaît très complexe de les déloger par les armes. 

En outre, la rivalité entre Al-Qaida et l’État islamique vient encore complexifier une situation locale déjà minée par les rivalités Nord/Sud d’un pays réuni en 1991. L’État islamique n’a pas fixé de limite au Califat déclaré l’an passé par son émir al-Baghdadi, et tente de profiter de toutes les situations de crise au Moyen-Orient pour prolonger son influence régionale, comme il le fait en Libye ou en Égypte (lire à ce propos ce rapport sur la stratégie d’expansion régionale de l’EI au-delà de la Syrie et de l’Irak, et notre précédent article, Comment l’État islamique étend son réseau par affiliation et sous-traitance.) Le groupe djihadiste a ainsi revendiqué les attentats perpétrés, jeudi 18 juin, contre des mosquées chiites et la maison d'un responsable rebelle Houthi à Sanaa, qui ont fait au moins 31 morts. L’EI avait déjà revendiqué en mars ses premiers attentats à Sanaa (142 morts). Prolongement direct de la stratégie politique de l'EI, ces attentats interviennent quelques jours après la mort de Nasser al-Wahishi, chef d’Aqpa tué dans une attaque de drone américaine et aussitôt remplacé par Qasim al-Rim, auparavant chef militaire d'Aqpa.

Dernière branche un tant soit peu vivace de l'organisation fondée en 1987 par Abdellah Azzam et Oussama Ben Laden, AQPA n’a pas fait allégeance à l’EI, ne reconnaît pas le califat et se considère comme une organisation rivale de l’EI. Pour AQPA, partisan de frapper l’« ennemi lointain » (les États-Unis, la France, etc.), les chiites ne représentent pas une cible prioritaire, au contraire de l’État islamique, concentré sur l’« ennemi proche ». Cette rivalité pourrait encore complexifier les conclusions d'un accord politique sur le terrain.

 

Considérant le Yémen comme un nouveau foyer de déstabilisation régionale miné par une rébellion houthie soutenue par son ennemi iranien, l'Arabie saoudite a choisi de s'impliquer directement dans le conflit, après avoir investi plusieurs de milliards de dollars dans l’économie du Yémen depuis 2011 (lire à ce propos l’article publié sur le site spécialisé Al Monitor). L’arrêt des hostilités ne peut cependant venir que d’un retrait de Riyad. « L’Arabie saoudite doit accepter les Houthis »écrit aujourd’hui un ancien ambassadeur d’Iran à l’ONU. Il est peu probable que l'Arabie saoudite entende cet appel tant que les Houthis apparaîtront comme l’acteur dominant au Yémen. Telles sont les données du cercle infernal du conflit. Comme il semble loin, ce vendredi, le « modèle yéménite » promu entre 2012 et 2014 par le seul pays arabe parvenu, avec la Tunisie, à sortir du processus révolutionnaire dans le cadre d’un dialogue national.

L'irrésistible processus de fragmentation du Yémen

Un nouveau cycle de négociations impliquant l'Arabie saoudite et les rebelles houthis s'est ouvert mi-avril à Koweït. Mais plus d'un an après le début de la guerre au Yémen, les dynamiques contradictoires sur le terrain rendent illusoire, pour l'instant, tout type de règlement politique.

En dépit de son coût humain et politique terrible, la guerre au Yémen est trop fréquemment négligée, voire oubliée. Fin mars 2016, le premier anniversaire de son déclenchement ne pouvait raisonnablement être célébré par personne tant ce conflit, et l’intervention de la coalition menée par l’Arabie saoudite qui le structure, sont des échecs patents. Cet anniversaire a cependant coïncidé avec l’entame d’une nouvelle phase, censément plus constructive.

Après deux rencontres organisées à Genève, un troisième round de négociation s’est officiellement ouvert à Koweït le 17 avril 2016 sous l’égide de l’ONU. Une semaine plus tôt, un cessez-le-feu a été prononcé. Certes, les représentants de la rébellion houthiste (chiite), cible de l’offensive saoudienne au Yémen, ont traîné les pieds et retardé de plusieurs jours leur arrivée à la table des négociations pour protester contre la poursuite de bombardements aériens par la coalition. Malgré tout, pour la première fois depuis le début de la guerre, l’optimisme semble de mise. Mais ces négociations ne sont-elles pas trop déconnectées des réalités de terrain ? Cet effort n’arrive-t-il pas trop tard alors que le pays, la société et l’État sont déstructurés, si ce n’est même détruit ?

L’approche diplomatique dorénavant privilégiée par les représentants des belligérants se fonde sur quatre dynamiques. Depuis quelques semaines, celles-ci ont transformé un conflit longtemps apparu figé, marqué par le laisser-faire de la communauté internationale et par une impasse militaire.

·         La position fragilisée de l'Arabie saoudite

Le premier changement concerne l’Arabie saoudite et les pressions internationales, même timides, qui s’exercent sur son gouvernement. Depuis le début de la guerre, les « bavures » se sont multipliées. L’ensemble des belligérants fait montre d’un mépris évident pour les civils dont au moins 5 000 ont été tués en un an. Chaque partie peut ainsi renvoyer ses adversaires à ses crimes. Le blocus houthiste autour de Taëz est par exemple fréquemment comparé à celui sur Gaza dans les médias du Golfe. Par quatre fois, des institutions de santé dans lesquelles opérait du personnel médical de Médecins sans frontières ont été touchées par des bombes saoudiennes, sans compter les mariages ou campements de réfugiés.

Si les manquements des rebelles et de leurs alliés pro-Saleh (fidèles à l'ancien président yéménite, mis à l'écart en 2012) peuvent à bon droit être dénoncés, la responsabilité de la coalition – souvent réduite à son commandement saoudien – est d’une autre nature. La dimension asymétrique du conflit, l’échelle et la fréquence des « dommages collatéraux » et l’alliance nouée avec les grandes puissances occidentales placent l’Arabie saoudite en première ligne. États-Unis, Grande-Bretagne et France, principaux pourvoyeurs en armement des pays de la coalition, se trouvent de fait engagés sur le terrain yéménite, ne serait-ce que par l’intermédiaire des formateurs militaires. Ils voient dès lors leur laisser-faire critiqué par les médias, les partis d’opposition et les acteurs humanitaires. Aux États-Unis, dans une correspondance privée rendue publique, le secrétaire d’État, John Kerry, s’est ému de l’intransigeance des Saoudiens et de leurs alliés au Yémen mais la critique reste feutrée. Campagnes de grandes ONG françaises dénonçant la situation humanitaire, scandale lié à la décoration par le président Hollande du prince héritier saoudien Muhammad bin Nayef en mars 2016 et vote par le Parlement européen d’une résolution appelant au boycott des ventes d’armes à l’Arabie saoudite ont sans conteste fragilisé la position saoudienne et favorisé des inflexions politiques. Pour répondre à cette situation, le gouvernement saoudien, soucieux de son image, a signé des contrats avec des agences de communication en Europe.

·         Riyad accepte les discussions directes

La seconde dynamique concerne la relation entre les houthistes et le pouvoir saoudien. Riyad, niant la légitimité politique des houthistes et dénonçant leur collusion avec l’Iran, avait depuis le déclenchement de la guerre refusé de les considérer en tant qu’interlocuteurs directs. Les Saoudiens ont néanmoins engagé des pourparlers avec eux depuis février 2016. Ces discussions ont abouti à des échanges de prisonniers et ont conduit à une sécurisation de la frontière, limitant les incursions houthistes en territoire saoudien. En échange, le leadership houthiste a envoyé des signaux moins ambigus qu’habituellement au sujet de sa relation avec l’Iran. Début mars 2016, sur sa page Facebook, Yusuf al-Fayshi, membre du comité révolutionnaire et proche du leader rebelle Abdulmalik al-Houthi, a publié un texte remarqué dans lequel il demandait explicitement aux Iraniens de se tenir éloignés du conflit yéménite.

·         Une alliance en péril entre les rebelles et l'ancien président

L’objet des discussions directes entre Saoudiens et houthistes avait également pour fonction d’amplifier une troisième dynamique : la dissolution de l’alliance entre les rebelles houthistes et l'ancien président yéménite, Ali Abdallah Saleh. Cette alliance, militaire et politique, a permis au mouvement houthiste d’asseoir sa puissance militaire et à l'ancien président de se venger de ceux qui, lors du printemps yéménite de 2011, l’avaient trahi, provoquant sa chute. Elle a, depuis le début du conflit, été considérée comme le talon d’Achille de la rébellion. Les deux anciens ennemis, qui s’étaient combattus de 2004 à 2010 dans la très meurtrière guerre de Saada, avaient établi une alliance dont chacun estimait sortir gagnant. Lors des manifestations organisées au premier anniversaire de l’offensive saoudienne, les tensions étaient palpables et coïncidaient avec des revers militaires, à Taez notamment. Chacun dénonçant « l’agression saoudienne » avait organisé son cortège en différents lieux de Sanaa, comme pour jauger ses propres forces. Toujours annoncée, la dissolution de l'alliance ne venait toutefois pas encore.

Abderabuh Mansur Hadi, un « roi nu » face au « phénix politique » Saleh

·         Le pouvoir en opération reconquête

La quatrième dynamique concerne la volonté du président du Yémen, Abderabuh Mansur Hadi, d’élargir la base de ses partisans. « Roi nu », quasiment dépourvu de relais efficaces dans l’armée et les institutions, Hadi s’était jusqu’à présent appuyé sur des hommes originaires de provinces du Sud, mais souvent rejetés par le mouvement sudiste sécessionniste. Khaled Bahah, premier ministre et vice-président (mais aussi concurrent potentiel de Hadi), a été remplacé début avril 2016 par deux anciens proches de Saleh, Ahmed Obaid Bin Daghr et Ali Muhsin. Le profil politique du premier rend compte d’une stratégie visant à regagner le cœur des membres du parti du Congrès populaire général encore dirigé par Saleh (et dans lequel Bin Daghr avait occupé la fonction de secrétaire général, y compris après 2012 et la chute de Saleh de la présidence). Les origines du second et son rôle passé dans l’armée doivent permettre de se rapprocher des tribus du Nord et des militants du parti Al-Islah (issu des Frères musulmans.) Une telle entreprise n’est pas gagnée d’avance, considérant le passif de Hadi dans le nord du pays et auprès d’une large part des sudistes.

La place redonnée à la diplomatie, aux négociations et à la noble politique ne peut malheureusement faire oublier la centralité des armes et de la violence. L’optimisme qui devrait découler des quatre dynamiques présentées ci-dessus n’est ainsi sans doute qu’une illusion. Quand bien même les pays de la coalition arabe cesseraient-ils de bombarder le pays et les houthistes accepteraient-ils de se conformer à la résolution 2216 du conseil de sécurité de l’ONU qui leur enjoint de laisser leurs armes, de quitter les villes et de permettre le retour du gouvernement qualifié de légitime à Sanaa, il est fort probable que la guerre se poursuive. Le conflit au cours de l’année écoulé a considérablement approfondi des fragmentations identitaires qui remettent en cause la viabilité de l’État yéménite et son avenir. L’on aimerait bien évidemment se tromper.

À rebours d’une l’histoire yéménite caractérisée par la coexistence et un processus de convergence des identités religieuses, le conflit a accentué une polarisation entre sunnisme et zaydisme-chiite incarné par la rébellion houthiste. Bien qu’indirectement, l’offensive de la coalition menée par l’Arabie saoudite a légitimé une lecture anti-chiite de l’inimitié qui s’est trouvée en adéquation avec l’idéologie de divers mouvements djihadistes. Des milices islamistes sunnites, parfois affiliées à Al-Qaïda, participent ainsi à l’effort de guerre et aux combats contre les houthistes tout en bénéficiant du chaos ambiant. L’Organisation de l’État islamique a fait son apparition, revendiquant 25 attentats en une année et s’engageant dans une rivalité avec les autres groupes djihadistes plus anciens. Le vide politique a en outre laissé à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) l’espace pour se déployer et contrôler des territoires. Or ce groupe, en dépit d’alliances nouées au niveau local avec des tribus, par exemple dans la province orientale du Hadramaout, continue d’évoluer bien loin de la politique institutionnelle. Comme l’État islamique, il restera encore longtemps rétif à toute négociation ou diplomatie et éloigné des tables de négociations. Par ailleurs, les attentats contre les mosquées zaydites revendiqués par l’Organisation de l’État islamique et une rhétorique salafiste offensive ont entraîné chez les zaydites un sentiment de fragilité et une logique de solidarité structurée autour du référent chiite. Les portraits du président syrien Bachar al-Assad et du chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, dans les rues de Sanaa illustrent le développement d’un imaginaire proprement chiite, marqué par ses héros et ses luttes, bien loin de l’imaginaire national yéménite.

 

La fragmentation est également géographique, entre Nord et Sud. L’unification de 1990 a toujours été contestée, donnant lieu en 1994 à un conflit et depuis 2008 à un puissant mouvement populaire qui dénonce la domination politique, économique et symbolique exercée par le Nord. La prise par les houthistes de la ville d’Aden, en mars 2015, a été l’événement déclencheur de la guerre, précipitant le mouvement sudiste dans un conflit qui initialement ne le concernait guère. Les destructions dans l’ancienne capitale du Sud et l’occupation de la ville pendant cinq mois ont approfondi un ressentiment qui sera bien difficile à dépasser. Le mouvement sudiste a poursuivi son déploiement, accru son armement (grâce à des équipements fournis par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis), sans pour autant se rapprocher du président Hadi. À Aden, d’impressionnantes manifestations réclamaient la sécession. Au Hadramaout, province orientale « sudiste », les velléités indépendantistes étaient elles aussi profondes mais s’accordaient mal avec celles d’Aden. Dès lors, c’était bien une fragmentation en de multiples entités qui se dessinait et non un retour en arrière à la situation pré-1990 où Nord et Sud se faisaient face.

Le Yémen avant sa réunification en 1990. © Mediapart/ Mnmazur/CC-BY-SA-3.0

 

La troisième source d’inquiétude concerne la résilience du clan de l'ancien président Saleh. Phénix politique, Saleh, au pouvoir pendant plus de 33 années, sort renforcé de l’épreuve de force qu’il a engagée contre Hadi, le parti Al-Islah et la communauté internationale dès son éviction en 2012. S’appuyant sur sa fortune personnelle (qu’un panel d’experts de l’ONU a – sans doute exagérément – estimée à 60 milliards de dollars) restée considérable en dépit de sanctions internationales, il a entretenu ses réseaux clientélistes, en particulier dans l’armée et via son alliance avec les houthistes. Si chacun hors du pays (et particulièrement parmi les puissances régionales) souhaite se débarrasser de Saleh et si à l’intérieur il ne peut apparaître comme une alternative viable, force est de reconnaître qu’aucune solution ne peut se passer de son assentiment. Lors d’une apparition publique le 25 mars 2016, il bravait la coalition régionale, ses propres ennemis et pointait du doigt implicitement les renoncements à venir des houthistes, expliquant être matériellement en mesure de poursuivre le combat plusieurs années encore. Il se plaçait au centre du jeu militaire comme diplomatique, fixant ses conditions pour la paix. Chacun devrait prendre ses menaces au sérieux et considérer que cette résilience de Saleh est une bien mauvaise nouvelle pour la paix.

Yémen: la guerre occultée

Drames humanitaires, enlisement militaire, bombardements d’écoles et d’hôpitaux, responsabilités occidentales, fuite en avant saoudienne, double jeu iranien, percées djihadistes… La guerre au Yémen dispose de tous les ingrédients pour être une poudrière de longue durée et le tombeau des espoirs de changement dans le monde arabe, tout comme celui du droit humanitaire international.

Le pays arabe le plus riche bombarde, depuis deux ans, le pays arabe le plus pauvre avec un armement et une aide technique fournis notamment par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, qui observent un silence aussi vif que l’indignation manifestée lors du martyre d’Alep par l’aviation russe.

La guerre au Yémen oppose, sur le papier, le président Hadi, reconnu par la communauté internationale mais contesté jusque dans son propre camp, aux rebelles houthis alliés avec l’ancien président Saleh, qui a profité du conflit pour revenir dans le jeu après avoir été chassé du pouvoir dans la foulée des révoltes arabes de 2011. Mais la régionalisation de l’affrontement, avec l’aide apportée au président Hadi par la coalition emmenée par l’Arabie saoudite et le soutien plus discret de l’Iran aux rebelles, a fait basculer le pays dans un affrontement communautaire, qui recouvre la mosaïque des conflits internes. Pourtant, le pays, en raison de l’histoire spécifique de l’islam yéménite, avait des outils spécifiques pour ne pas participer à la guerre croissante entre chiites et sunnites. D'autant que le processus politique ayant suivi la révolte de 2011 avait permis de créer une feuille de route inclusive.

 

Le « fait que la guerre se développe dans un pays très pauvre dessine un scénario catastrophe », juge le docteur Jean-François Corty, directeur des opérations internationales de Médecins du monde.

Une maison bombardée par la coalition emmenée par l'Arabie saoudite au nord-ouest de Saada. © REUTERS/Naif Rahma

Selon lui, « nous sommes face à une des crises qui induit le plus de casse au niveau des civils, avec des infrastructures, des écoles et des hôpitaux détruits dans des bombardements, une insécurité alimentaire et des taux de mortalité catastrophique qui relèvent non seulement d’une crise humanitaire majeure, mais aussi d’un non-respect du droit humanitaire et des droits de l’homme, par une multiplicité d’acteurs, en particulier la coalition menée par l’Arabie saoudite, soutenue notamment par la France ».

Pourquoi l’émotion qui a saisi l’Occident au moment du martyre d’Alep n’est-elle pas la même pour le Yémen ? « La diplomatie française s’est indignée à juste titre sur Alep, mais on l’a peu entendue sur le Yémen », souligne Jean-François Corty, en faisant le lien entre l’indifférence médiatique et le fait que les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne « soutiennent aussi de manière déterminée et délibérée des acteurs qui ne respectent pas les conventions de Genève ».

Dans un « contexte alarmant, de blocus quasi total imposé par l’Arabie saoudite à un pays qui n’est pas auto-suffisant », Médecins du monde rappelle qu’il existe « tous les déterminants pour une crise majeure, avec un tiers des centres de santé détruits depuis le début du conflit, dans des bombardements de la coalition qui ont notamment détruit un hôpital de MSF ».

Jean-François Corty juge que la situation ne cesse de s’aggraver, même si la guerre s’enlise, car « les conditions d’intervention humanitaire sont de plus en plus difficiles, en raison des bombardements, des conditions sécuritaires et des difficultés administratives imposées notamment par la rébellion houthie qui est en difficulté financière et cherche par tous les moyens à récupérer de l’argent. Toutes les ONG encore présentes ont d’infinies difficultés à s’approvisionner et à faire intervenir leurs équipes sur le terrain ».

Pour le directeur des opérations internationales de Médecins du monde, ce qui se passe en ce moment au Yémen dépasse la seule situation du pays parce que cela « fragilise le droit international humanitaire, puisque, comme on l’a vu en Syrie avec la Russie dans des proportions importantes avec notamment les bombardements de partenaires de Médecins du monde et, dans une autre mesure en Afghanistan avec les États-Unis et notamment le bombardement de centres de soins soutenus par des ONG, on a des acteurs parties prenantes du conflit qui ne respectent pas le droit international tout en siégeant au conseil de sécurité de l’ONU ». Au moment où « nos équipes se prennent des bombes fournies par la France, les candidats à la présidentielle comptent-ils faire vivre le droit humanitaire international ou l’enterrer ? », interroge Jean-François Corty.

Comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Yémen, et quelles peuvent en être les conséquences non seulement pour la population du pays, mais pour toute la région et bien au-delà, exige de rassembler les données partielles dont on dispose sur ce conflit oublié des radars médiatiques. Et d’aller au-delà de la séquence qui a suivi le « printemps » arabe dans ce pays.

Entretien avec Laurent Bonnefoy, chercheur CNRS au Centre de recherches internationales (CERI)/Sciences Po. Spécialiste des mouvements islamistes dans la péninsule Arabique et de la politique au Yémen, il est également membre de la rédaction d’Orient XXI.

Pourquoi la guerre au Yémen paraît-elle oubliée ?

Le fait que les gouvernements occidentaux soient complices de ce qui se passe, puisqu’ils appuient la politique saoudienne à travers des ventes d’armes et de l’aide technique, ne suffit pas à expliquer ce désintérêt. Les engagements des populations, des intellectuels ou des médias ne dépendent en effet pas de cela et sont heureusement mus par des considérations morales autonomes. Il faut intégrer la complexité propre de cette guerre et le fait qu’elle est enlisée depuis déjà longtemps. Contrairement à la Syrie où il y avait, au moins initialement, un narratif simple avec le soulèvement d’un peuple contre une dictature, au Yémen, il est plus difficile d’identifier une légitimité indiscutable. En outre, nous sommes face à un manque d’information crédible, parce que l’accès au terrain des journalistes a été rendu difficile par le contexte sécuritaire et le refus des belligérants de laisser une place à des observateurs indépendants. On a donc un affrontement rhétorique entre deux camps, dont l’un insiste uniquement sur les méfaits de la rébellion houthiste et l’implication de l’Iran, et l’autre se concentre sur les destructions et probables crimes de guerre menés par la coalition saoudienne.

Que sait-on vraiment de ce qui se passe au Yémen aujourd’hui ?

Des informations filtrent, à travers des journalistes yéménites ou travaillant pour le Guardian et la BBC et pointent vers deux choses : une situation humanitaire très grave et un enlisement militaire. Avec 3 millions de déplacés, 80 % de la population qui a besoin d’aide humanitaire et des cas mortels de malnutrition, la crise humanitaire est réelle. Mais le discours qui pointe cette situation en comparant le Yémen et la Syrie apparaît parfois comme trop catastrophiste. Au début de la crise, un responsable du CICR a expliqué que le Yémen ressemblait, après 5 mois de crise, à la Syrie après 5 ans de guerre. Ce n’est heureusement pas entièrement vrai – du moins pas encore car chacun doit comprendre que le temps joue contre les civils. L’ONU annonce depuis mi-2015 un risque de famine qui ne s’est pas concrétisé. Les images d’enfants souffrant de la faim, particulièrement dans la plaine côtière de la Tihama, sont certes déchirantes mais encore rares. Je comprends la nécessité d’alerter sur ce qui se passe et sur le risque que le Yémen devienne une nouvelle Syrie, mais en tant que chercheur je me dois d’appréhender aussi la pleine complexité du conflit. Nombre d’infrastructures sont détruites, la vieille ville de Sanaa a été visée, Saada, fief des houthistes, est largement à terre mais l’échelle n’est pas comparable avec ce qui s’est passé à Alep-Est ou Homs. Une telle alarme néglige les ressorts d’adaptation de la population yéménite, encore largement rurale, et qui dispose de cultures vivrières au village, ajouté à une certaine résilience permise par les solidarités, notamment tribales. On ne comprendrait pas, sinon, comment un pays dont on disait qu’il dépendait déjà, avant la guerre, à 70 % des importations pour se nourrir, pourrait encore tenir alors que la coalition saoudienne est censée imposer un blocus et négliger la question humanitaire depuis déjà 20 mois.

 

Cette réserve effectuée, la situation est évidemment dramatique et la guerre ne doit pas restée oubliée. Le chiffre de 10 000 morts est sans doute sous-évalué, insuffisamment mis à jour et ne prenant pas en compte les décès induits : les personnes âgées privées de médicament ou les enfants qui meurent à cause d’une simple diarrhée. Au-delà de la question humanitaire, la crise est extrêmement grave, d’abord pour les Yéménites, mais aussi pour toute la région et au-delà, pour au moins deux raisons. La première est la possibilité d’une nouvelle crise des réfugiés, même si la configuration géographique est différente de la Syrie et que les Yéménites disposent de moins de routes migratoires. Mais on a toutes les raisons de penser qu’on va bientôt voir de plus en plus de Yéménites traverser la mer Rouge pour emprunter ensuite les routes vers l’Europe prises par les Soudanais, Éthiopiens ou Érythréens. La seconde est le développement de mouvements djihadistes, dont on sait qu’ils se nourrissent des situations de chaos et de violence, et qu’ils sont déjà bien implantés dans le pays, que ce soit l’Organisation de l’État islamique ou Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, qui avait revendiqué l’attentat de Charlie Hebdo.

Carte de la guerre civile du Yémen, situation en 2016. En rose, le Territoire contrôlé par les loyalistes. En vert, le territoire contrôlé par les Houthis et les pro-Saleh. En blanc et en gris, les territoires contrôlés par les djihadistes.

L’autre élément indiscutable est l’enlisement militaire. Depuis, grosso modo, le mois d’août 2015, lorsqu’elles ont repris le port d’Aden au Sud, il n’y a pas eu d’avancées notables des forces loyalistes soutenues par l’Arabie saoudite. L’enlisement se vérifie autour de la troisième ville du pays, Taez, qui continue d’être pilonnée ou mise sous blocus par les forces houthistes. Le projet de reprise de la capitale, Sanaa, tenue par les houthistes n’apparaît pas réaliste, au vu des soutiens populaires dont ceux-ci disposent dans et autour de la capitale, et à considérer le manque de volonté de s’engager au sol de la coalition menée par l’Arabie saoudite et des soutiens du président Hadi. Les principaux soutiens de Hadi se trouvent au Sud et possèdent un certain penchant sécessionniste qui ne les prédispose pas à aller mourir pour Taez et le Nord du Yémen. Les seuls groupes structurellement assez motivés pour aller combattre les houthistes au Nord sont des groupes salafi qui restent encore trop marginaux à l’échelle de la confrontation pour réellement peser. Cet automne, l’Arabie saoudite a tenté d’appuyer des milices salafistes et de les transférer des zones du Sud vers la frontière saoudo-yéménite plus au Nord pour prendre à revers les miliciens houthistes, mais sans grand succès.

Quels sont les rapports de force sur le terrain ?

Il est difficile d’avoir une photographie très précise, notamment sur les nombres de combattants. Mais il faut garder à l’esprit une structuration très fragmentée du conflit variant d’une région à l’autre.

 

La région au Nord, qui constitue le cœur le plus peuplé du Yémen, autour de la capitale Sanaa, est largement acquise à la rébellion houthiste et l’est de plus en plus au fur et à mesure que les bombardements saoudiens se poursuivent. On voit par exemple des islamistes sunnites faire primer leur origine géographique sur leur idéologie anti-houthiste, parce qu’ils voient leurs familles et leurs villages bombardés par l’aviation de la coalition. Dans cette zone, il existe toutefois un ferment de division, puisque la puissance de feu de la rébellion est fondée sur son alliance avec les partisans de l’ex-président Abdallah Saleh, chassé du pouvoir par la révolte de 2011. Une telle union est pour partie contre-nature puisque les deux sont d’anciens ennemis, s’étaient combattus en 2004 et 2010 et que les houthistes avaient soutenu la révolution de 2011. Tout le monde guette donc les signes de tension, qui se sont déjà manifestés lors des discussions précédant la mise en place d’une sorte de gouvernement parallèle. Pour compliquer les choses, il existe d’importantes zones du Nord qui sont anti-houthistes, notamment la ville de Taez, qui apparaît laissée à son sort par la politique saoudienne, les sudistes et les militants pro-Hadi.

Des nouvelles recrues houthies se préparent à affronter les forces gouvernementales (Sanaa, Yémen, 3 janvier 2017) © REUTERS/Khaled Abdullah

La troisième composante est le Sud, qui devrait être la base du président Hadi considéré comme légitime par la communauté internationale. Or, s’il existe bien dans cette région un important sentiment anti-houthiste et anti-nordiste, celui-ci ne se double pas d’un véritable soutien à Hadi, qui apparaît souvent comme un roi nu, sans troupes et finalement incapable de devenir un faiseur de paix. La composante dite « loyaliste » est donc en réalité moins loyale que ce que Hadi peut attendre et la coalition emmenée par les Saoudiens espérer.

Enfin, il faut prendre en compte les miliciens djihadistes qui sont présents particulièrement dans le Sud où ils sont opposés à la fois à l’Arabie saoudite et aux houthistes. Depuis la reprise d’Aden à l’été 2015 et l’installation du gouvernement dans cette capitale temporaire, ils ont fortement mis à mal, sur les plans symbolique et sécuritaire, la capacité de Hadi de tenir l’État, en multipliant les attentats contre les forces gouvernementales.

La grille de lecture d’un affrontement sunnites / chiites est-elle pertinente ou au contraire trompeuse pour comprendre ce qui se passe au Yémen ?

Malheureusement, la grille de lecture s’est largement imposée du point de vue des acteurs, même s’il serait faux de penser qu’elle ne cache pas d’autres choses, notamment des luttes entre élites pour les ressources symboliques et économiques. Cette grille de lecture a été instrumentalisée et est nouvelle au Yémen, mais elle possède une dimension performative et les belligérants eux-mêmes ont de plus en plus tendance à se définir en fonction d’elle, notamment en raison de l’intervention des puissances régionales qui poussent à une telle simplification de la confrontation.

Il existe pourtant une nature spécifique du chiisme yéménite, le zaydisme dont se revendiquent les houthistes, qui, historiquement, est distinct du chiisme duodécimain, et relativement proche du sunnisme, sur le plan du dogme et de la jurisprudence et notamment du rapport aux premiers califes. Une des tensions historiques entre chiites et sunnites réside en effet dans des rites d’insulte et de détestation, notamment des califes Omar et Otman, chez les chiites duodécimains, qui n’existent pas chez les zaydites. La distinction entre chiites et sunnites ne va, ainsi, pas de soi pour de nombreux Yéménites.

Cette coexistence réelle a eu des implications fortes avec des phénomènes de transhumance du zaydisme vers le sunnisme. Certaines des principales figures des Frères musulmans et même des salafistes sont, au Yémen, d’origine zaydiste, ce qui serait quasi inimaginable dans un contexte irakien, par exemple. La société yéménite a-t-elle alors atteint un point de non-retour dans l’affrontement entre chiites et sunnites, comme en Irak et en Syrie, ou reste-t-il des ferments suffisamment forts pour que la configuration confessionnelle puisse être retissée et puisse redonner naissance à un sentiment de destin partagé ? En contexte de guerre, les identités primaires sont réactivées et même si le Yémen aurait des ressources pour échapper à ce type de configuration simplifiée, on peut être inquiet. En effet, la polarisation violente entre sunnites et chiites porte en elle l’idée d’une confrontation historique existentielle, parfois teintée de millénarisme, qui peut mener à des logiques génocidaires.

L’Iran aide-t-il vraiment la rébellion houthiste ?

Cela demeure une vaste question. Depuis 2004 et ce qu’on a appelé les guerres de Saada avec l’émergence de la rébellion houthiste, il existe des accusations visant l’Iran. Longtemps, elles sont apparues comme insuffisamment substantielles pour considérer qu’il s’agissait d’une implication réelle et significative. Désormais, une majorité d’experts considèrent que l’armement des houthistes a de fortes chances d’être un armement neuf et pour partie arrivé d’Iran, notamment pendant la période où les houthistes ont tenu Sanaa, entre septembre 2014 et mars 2015, sans être en position de guerre. Ils avaient notamment la maîtrise de l’aéroport et de l’espace aérien et se sont dépêchés de lancer une liaison aérienne avec l’Iran qui a probablement été la voie d’acheminement de financements, d’armes et même de spécialistes militaires.

Toutefois, dans la configuration actuelle des combats, il n’existe pas de preuves significatives de l’implication directe de militaires iraniens. Quoi qu’il en soit, cette implication joue un rôle de trompe-l’œil, parce qu’elle structure la volonté saoudienne d’intervenir, mais, sans les Iraniens, on aurait de toute façon une situation de conflit entre les houthistes, le président Hadi et ses alliés du parti musulman Al-Islah. Les ressorts de la guerre sont locaux et ce n’est pas autour de l’implication iranienne que s’est structurée la conflictualité. En revanche, l’Iran exploite à faible coût une crise qui met à mal l’image internationale de l’Arabie saoudite, sa légitimité et l’affaiblit sur le plan économique et militaire, tout en lui permettant de se présenter comme le défenseur d’une population victime des bombes d’un État plus riche…

Vous évoquez une nécessaire « internationalisation » du conflit yéménite. Qu’est-ce que cela signifie ?

Il est nécessaire que les acteurs occidentaux reconnaissent leur propre implication, à différents niveaux. D’abord, au-delà même des contrats d’armements, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France aident les pays du Golfe dans leurs opérations au Yémen, sans qu’on connaisse la nature de cette aide et les objectifs qui l’animent. Une première étape serait déjà de savoir ce qu’on fait et, pour cela, que la représentation nationale sorte de son silence et demande des comptes, comme le faisait en Grande-Bretagne la députée Joe Cox avant d’être assassinée durant la campagne du Brexit. Ensuite, il faudrait une internationalisation au sens où l’on prenne en compte l’échec de la politique emmenée par l’Arabie saoudite, en faisant pression sur ce pays. Kerry et les États-Unis ont commencé un tel mouvement en refusant une livraison d’armes prévue. Et un vote du Parlement européen a demandé la mise en place d’un embargo sur les armes vers l’Arabie saoudite. Le troisième niveau serait une implication plus directe des Nations unies, avec peut-être une force d’interposition qui pourrait être perçue comme un début de solution par les Yéménites.

Un autre volet est la position de la Russie qui, depuis le déclenchement de la guerre, se situe moins en antagonisme que par rapport au dossier syrien. La résolution 2216, qui a reconnu la légitimité du président Hadi et fait peser sur les houthistes l’ensemble de la responsabilité du conflit, n’a pas déclenché de veto russe. Mais, au fur et à mesure que la guerre se prolonge, on perçoit une volonté russe de se rapprocher des rebelles. Cette option-là, qui mènerait à une polarisation internationale aux dépens des civils, serait catastrophique comme elle l’a été en Syrie. L’internationalisation passe donc aussi sans doute par une intégration volontariste de la Russie et une implication plus forte de l’Union européenne.

Reste-t-il quelque chose du mouvement révolutionnaire qui avait abouti au départ d’Abdallah Saleh après trois décennies de pouvoir ?

Il demeure le sentiment partagé d’avoir vécu un moment historique contenant un fort potentiel, et également un frein à la polarisation politique puisque la période de mobilisation révolutionnaire a été marquée par des phénomènes de convergence qui ont permis des terrains d’entente entre des adversaires historiques. Cette convergence s’est notamment exprimée dans le cadre de la conférence de dialogue national qui a fait suite à la chute de Saleh. Elle a été volontairement inclusive et a laissé en héritage un brouillon de constitution. Ce projet, dont la clé était le fédéralisme, peut offrir un horizon susceptible de relancer le processus institutionnel et d’éviter une fragmentation totale.

Mais la réactivation de cet acquis n’est plus possible sans changement des élites. Une caractéristique forte de la période de transition yéménite a été la stabilité des dirigeants et des forces partisanes, sans émergence de nouveaux mouvements politiques, ni d’une nouvelle génération. Le président de la transition, Hadi, était ainsi l’ancien vice-président, et continuait à appartenir au même parti que Saleh qui demeurait le président du parti d’opposition ! La guerre a accru cette stabilité des élites, puisque Saleh est revenu dans le jeu intérieur avec l’ambition de saper la transition et parce que la communauté internationale considère Hadi comme complètement légitime alors qu’il n’est resté formellement au pouvoir qu’en raison d’un vide constitutionnel. Il faudrait sans doute une transaction qui mettrait hors-jeu à la fois Saleh et Hadi, qui ne lâcheront sans doute rien, pour faire émerger d’autres acteurs et relancer le processus révolutionnaire entamé lors du « printemps yéménite ».

Le Yémen peut donc encore éviter le destin afghan ou somalien qu’on lui promet souvent ?

Je l’espère. Mais ce qui est à craindre est une forme de disjonction entre le niveau institutionnel, qui pourrait s’appuyer sur la feuille de route initiée par le dialogue national, et un engagement, économique notamment, de la communauté internationale insuffisant pour appuyer ce processus et lui donner sa pleine légitimité. Cela a été le principal souci d’une phase de transition entre 2012 et 2014 durant laquelle on avançait sur le plan institutionnel, mais sans que cela suive pour la vie quotidienne. Pour sortir d’une situation de guerre, il faut connecter le politique, l’institutionnel et l’économique.

Existe-t-il encore un État yéménite qui fonctionne, après les affrontements sur la banque centrale ?

L’enjeu de la banque centrale est fondamental et rejoint la question de la résilience du Yémen face à la catastrophe humanitaire. Jusqu’à cet été, donc un an et demi après le déclenchement de la guerre, la banque centrale a continué de fonctionner de manière à peu près normale. Les fonctionnaires continuaient à recevoir un salaire, quelle que soit leur affiliation politique, ce qui créait un filet de sécurité, notamment parce que l’administration dans le Sud est importante : un héritage du moment où le pouvoir était socialiste. Cette configuration avec une banque centrale installée à Sanaa et restant neutre a fini par devenir insupportable à Hadi et aux Saoudiens, qui ont obtenu qu’elle ne soit plus reconnue par les autres pays. Mais les Saoudiens n’ont pas donné les moyens financiers et techniques pour installer une nouvelle banque centrale à Aden. Donc on a, d’un côté, une coquille vide et de l’autre une banque centrale dans l’impossibilité d’interagir avec le système monétaire international et avec des caisses de plus en plus vides. Ce constat portant sur la banque centrale peut être étendu à d’autres ministères, où des administrations comme l’enseignement ou l’agriculture continuent de fonctionner en partie au Nord de manière non reconnue, tandis que le gouvernement dit légitime n’a pas les compétences et la technocratie nécessaires pour faire fonctionner les administrations reconnues comme officielles.

Les membres de la coalition régionale partagent-ils les mêmes intérêts au Yémen ?

 

C’est la grande inconnue. De même que tout le monde guette les tensions à venir entre les houthistes et Saleh, tout le monde s’interroge sur l’attelage entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui sont les principaux acteurs sur le terrain puisque le Qatar, Bahreïn et le Koweït sont peu impliqués. Que ce soit sur la place à donner au parti islamiste Al-Islah, sur l’attention portée à la question sécessionniste sudiste ou sur la question du clan Saleh et le rôle à accorder à son fils, actuellement réfugiés aux Émirats, dans le futur du Yémen, les analyses divergent. La coalition a pour partie été improvisée et souffre d’un manque d’objectifs lisibles, elle est donc fragile. Dans ces conditions, il est difficile d’envisager sur quelles bases la paix pourra être bâtie. 

L'Irak et le Yémen, creusets d'une nouvelle génération de djihadistes

Al-Qaïda s'était construit en Afghanistan. Depuis 2003 et l'invasion américaine, le conflit irakien a formé une nouvelle génération de djihadistes et l'organisation de l’État islamique a pu s'imposer. Depuis plusieurs années, les deux auteurs présumés de l'attentat contre Charlie Hebdo ont été proches de ces nouveaux acteurs d'un djihad mondialisé.

Les deux suspects dont les portraits ont été diffusés par les autorités françaises sont tout sauf inconnus de la justice et des services de renseignement. Ils font même figure d’anciens du mouvement djihadiste. Ils sont, en outre, issus d’une filière particulièrement active au cœur des années 2000, période charnière dans la formation d'une nouvelle génération de militants.

Chérif Kouachi, l’une des deux personnes recherchées avec son frère Saïd (âgés respectivement de 32 et 34 ans), avait été interpellé dans le cadre du démantèlement de la « filière des Buttes-Chaumont » qui envoyait déjà des combattants en Irak via la Syrie entre 2003 et 2005 (lire par ailleurs les éléments biographiques ici). Arrêté en 2005 juste avant de s'envoler pour l’Irak via la Syrie, avec un autre candidat, Thamer Bouchnak, il a été condamné le 14 mai 2008 à trois ans de prison dont 18 mois avec sursis.

Saïd Kouachi aurait lui passé plusieurs mois au Yémen en 2011 pour s'entraîner au maniement des armes, selon des renseignements américains. Les deux frères figurent « depuis des années » sur la liste des terroristes connus ou suspectés du gouvernement américain. Un responsable du renseignement américain a assuré jeudi au New York Times que Saïd et Cherif Kouachi, 34 et 32 ans, étaient inscrits sur la no fly list américaine, leur interdisant de prendre l’avion depuis ou en direction du sol américain.

En 2011, le Yémen constitue une opportunité intéressante pour le candidat au djihad désirant se perfectionner. La Syrie n’est pas encore conquise en partie par l’État islamique, et Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) vient de prendre une importante partie du territoire au sud du Yémen. Le pays paraît en mesure de constituer un front d’avenir pour le djihad, certes moins prestigieux que le Sinaï, mais avec un développement potentiel important. Il est nécessaire de rappeler que l'AQPA n'a pas à ce jour fait allégeance à l'État islamique.

Un autre élément décisif est le fait que contrairement à d’autres branches d’Al-Qaïda, AQPA a été à la pointe d’une réflexion au sein des cercles djihadistes pour réussir à mobiliser des militants non-arabophones et cibler aussi le public anglophone, ou même francophone, en Europe. C’est le rôle du magazine Inspire, dans lequel apparaît la menace explicite contre Charb. AQPA est d’ailleurs à ce jour la seule organisation à avoir menacé l’ancien directeur de Charlie Hebdo.

Le Yémen est par ailleurs ce pays que les salafistes quiétistes (non-violents et apolitiques) visitent pour accroître leur connaissance islamique, ce qui a pu brouiller la piste des services de renseignement. « Il y a quelques années, j’étais sur place, explique le chercheur spécialiste du Yémen, Laurent Bonnefoy, et il y avait une centaine de Français, des familles, notamment dans l’Institut Dammaj, ou d’autres centres salafistes quiétistes. Il ne faut donc pas considérer que le simple fait d’aller au Yémen constitue une radicalisation en soi. Dans le cas des frères, la radicalisation date de bien avant, de l’Irak, de la prison, même s’ils peuvent effectivement avoir acquis des connaissances techniques en explosif et maniement d’armes là-bas. »  

Par la suite, ces différentes filières ont contribué ensuite à former des combattants de l'organisation de l’État islamique, aujourd’hui solidement implantée dans ces deux pays, et qui a fait parler d’elle récemment : c’est en effet une autre figure de cette filière, Boubaker al-Hakim, qui a revendiqué en décembre au nom de l’État islamique l’assassinat perpétré en 2013 des deux opposants tunisiens Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ; assassinats pour lesquels aucun procès n’a eu lieu pour l’heure.

 

Le rapprochement entre Chérif Kouachi et Boubaker al-Hakim a été fait mercredi soir dès la publication de l’identité des suspects par plusieurs spécialistes du mouvement djihadiste, dont le journaliste David Thomson, auteur des Français jihadistes, qui publiait sur Twitter leur message de revendication des assassinats des opposants politiques tunisiens le 17 décembre 2014.

 « Nous allons revenir et tuer plusieurs d’entre vousaffirmait alors Boubaker al-Hakim (à droite). Vous ne vivrez pas en paix tant que la Tunisie n’appliquera pas la loi islamique. »

Tout comme celui de Chérif Kouachi, le parcours de Boubaker al-Hakim au sein de la mouvance djihadiste est ancien, et intimement lié au développement de ce nouveau terrain de djihad qui a formé toute une génération de militants. Présent en Irak dès 2002, Boubaker al-Hakim affirmait lors du procès du groupe y avoir séjourné en tout à quatre reprises. D’autres éléments étayent la proximité idéologique des frères Kouachi avec l’État islamique. Dans le groupe Kouachi figurait, selon le quotidien Le Monde, Salim Benghalem, membre de l’EI et inscrit fin septembre 2014 sur la liste noire du département d’État américain.

Auteur d’un chapitre consacré à la filière irakienne en France dans un ouvrage collectif sur l’évolution de la menace terroriste globale, l’ancien diplomate Jean-Pierre Filiu rappelle quant à lui ce jeudi sur son blog que « Boubaker al-Hakim avait servi de bouclier humain au régime de Saddam Hussein, à la veille de l’invasion des États-Unis de mars 2003 » et qu'il « avait ensuite enjoint aux micros de RTL et de LCI ses "potes du XIXe arrondissement" à le rejoindre pour "tuer des Américains" »« Boubaker al-Hakim avait pu bénéficier, poursuit Jean-Pierre Filiu, de l’assistance des services de renseignement syriens, très actifs dans leur soutien à la résistance des anciens officiers de Saddam Hussein à l’occupation américaine. C’est à partir de Damas que la filière des Buttes-Chaumont s’était étendue jusqu’à Falloujah, fief djihadiste de l’Ouest irakien, en 2004 comme en 2014. »

Ce développement depuis l’invasion américaine de 2003 jusqu'à nos jours d’un nouveau terrain de djihad est le facteur clé pour comprendre le processus de maturation de la génération aujourd’hui trentenaire de Chérif Kouachi. Sur le fond, la « littérature » sur laquelle s’appuient ces militants est la même que celle de la génération précédente. Outre la formation via les imams qui diffusent leurs prêches sur YouTube, ils s’inspirent notamment de textes comme le testament d'Abdallah Azzam, imam palestinien mort en 1989 et qui joua un rôle clé dans l’expansion du djihad.

Mais c’est davantage le terrain d’intervention qui a façonné une nouvelle génération de djihadistes. L'invasion, le démantèlement puis l'occupation de l'Irak par l'armée américaine a fourni le contexte parfait pour le « djihad fondateur » des cadres qui animent aujourd’hui les groupes intégrés ou proches de l’État islamique, quand celui contre l’Union soviétique en Afghanistan avait servi de matrice à la création d'Al-Qaïda.

En Irak, la concurrence entre les deux réseaux a très vite pris fin : la branche de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden a été absorbée par ce que l'on nomme alors encore l’État islamique d’Irak (EII) en 2006. À cette époque, à la suite de la mort du responsable d'Al-Qaïda en Irak, Abou Moussab Al-Zarqaoui, son successeur décide de faire allégeance à al-Baghdadi, chef de l'EII, ce qui lui permet de devenir ministre de la guerre de ce même EII. Al-Qaïda n’est plus représentée en Irak depuis cette date, ce que le numéro un d’Al-Qaïda, Zawahiri, reconnaît lui-même. Et depuis lors, la dynamique de victoire militaire et d’expansion en Syrie et en Irak a contribué à « ringardiser » Al-Qaïda, beaucoup moins pressé que l’EI de proclamer le Califat.

Après le retrait de l'armée américaine, l'EII a continué de bénéficier de la politique non seulement discriminatoire, mais littéralement éradicatrice de l’État central irakien à l’encontre des citoyens de confession sunnite. Menée par l’ancien premier ministre chiite Maliki (en poste de 2006 à 2014 et soutenu à la fois par l’Iran et les États-Unis), cette politique a abouti au démantèlement de toute alternative modérée – telle celle des Frères musulmans irakiens, qui ont vu le vice-président irakien issu de ce mouvement condamné à mort et contraint à l'exil – et à jeter dans les bras de l’EII des centaines, peut-être des milliers de militants sunnites irakiens (sur ce thème, lire « Irak : Le double échec des Frères dans un pays en voie de partition » par Myriam Benraad, in Les Frères musulmans et le pouvoir, éditions Galaade, 2015).

Depuis le 21 septembre 2014, trois mois après la proclamation du Califat par l'émir de l'EI, al-Baghdadi, l’État islamique a déclaré la guerre à l’État français et à ses ressortissants, en représailles à l’entrée de la France dans la coalition internationale. C’est dans cet environnement propice qu'ont agi les djihadistes recherchés, s’ils sont bel et bien les auteurs des meurtres de mercredi. Isolés jadis au sein de petits groupes, en manque de « dirigeants » charismatiques, ces djihadistes ont désormais trouvé avec l’EI une nouvelle dynamique qui leur est familière puisqu’ils l’ont nourrie eux-mêmes par le passé en voyageant en Syrie et en Irak.

 

Le territoire du Califat n’a d'ailleurs pas été délimité par son émir, al-Baghdadi. Il est donc tout à fait permis aux militants locaux d’adhérer à l’objectif de l’EI tout en y ajoutant leur propre cause, en l’occurrence l’élimination de Charb et de l'équipe de Charlie Hebdo« Le projet de l’État islamique, c’est de se consolider puis de s’étendre, nous expliquait en octobre dernier un militant djihadiste rencontré en Tunisie. Adnani (le porte-parole de l’État islamique, ndlr) a déclaré qu’il fallait s'attaquer aux mécréants partout dans le monde. Mais dans les organisations djihadistes, on ne prend pas directement les ordres d’un chef à l’étranger, cela ne marche pas comme ça. L’initiative vient d’abord des individus et des groupes locaux. »

AQPA et Youssef Al Ayyiri, inspirateurs des frères Kouachi

L’histoire de cette branche d’Al-Qaïda basée au Yémen, dont se revendiquent les frères Kouachi, témoigne en elle-même des évolutions du djihadisme mondialisé, à la pointe des technologies de communication en ligne comme des techniques de combat.  

Si Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), organisation dont se réclament les frères Kouachi, se distingue aujourd’hui au sein des organisations djihadistes, cette branche d’Al-Qaïda le doit d’abord à un homme, Youssef Al Ayyiri qui, avec l’arrivée d’Internet, a fait entrer Aqpa dans la « modernité » technologique – quand les autres branches d’Al-Qaïda se sont peu à peu « ringardisées », favorisant plus tard l’essor de l’organisation de l’État islamique. Pionnier du djihadisme en ligne, cet ancien garde du corps d’Oussama Ben Laden a d’abord contribué à la fin des années 1990 à la Voix du Caucase, l’un des tout premiers sites djihadistes, avant de créer le sien, al Nida (L’appel).

 

Après le 11 septembre 2001 (et non en 2009 comme on peut le lire parfois), il crée Aqpa en Arabie Saoudite, en réunissant des vétérans du djihad en Afghanistan (lire à ce propos le sixième chapitre de l'ouvrage Les Neuf Vies d’Al-Qaïda, de l’ancien diplomate Jean-Pierre Filiu). Aqpa se développe dans un premier temps en Irak, après l’invasion américaine de 2003. Très tôt, les vidéos et « cours pratiques audio » de Youssef Al Ayyiri sur le djihadisme armé et les techniques opérationnelles, dans lesquels il explique comment mener un attentat ou une guérilla, font référence au sein de la mouvance djihadiste et le placent au sommet de sa hiérarchie. Youssef Al Ayyiri y donne des exemples précis, comme la nécessité de diviser les groupes souhaitant commettre des attentats en sections, l’une s’occupant du repérage et devant bénéficier d’une couverture, l’autre préparant l’opération, et enfin une troisième pour l’effectuer. Dans ces cours, des exemples précis sont cités, souvent des braquages de banque. La manière dont les frères Kouachi ont procédé dans le massacre de Charlie Hebdo n’est ainsi pas très éloignée des méthodes prônées par le fondateur d’Aqpa.

Si l’on parle beaucoup dans la presse du Syrien naturalisé Espagnol Abou Moussab al-Suri, libéré par le régime du dictateur syrien Bachar el-Assad des prisons d’Alep fin 2011, Youssef Al Ayyiri est l’une des grandes figures du mouvement djihadiste contemporain. « Youssef Al Ayyiri est une figure clé, affirme le spécialiste de la mouvance djihadiste Romain Caillet. C’est lui qui a redonné vie à Al-Qaïda quand l’organisation avait été décimée en Afghanistan, et face aux critiques des talibans, il a réussi à maintenir les plus radicaux d’Al-Qaïda dans son giron. »

En 2006, après l’absorption de la branche irakienne d’Al-Qaïda par l’État islamique d’Irak, qui deviendra plus tard l’organisation de l’État islamique ou Daesh, et la répression des autorités saoudiennes (qui emprisonnent notamment le beau-frère d’Al Ayyiri), Aqpa se relocalise au Yémen, et s’y développe, par ses techniques de combat, mais aussi par d’autres moyens plus surprenants… C’est cette branche qui a créé le journal Inspire, pour toucher notamment les militants non arabophones. Magazine dans lequel paraîtra la menace contre Charb et Charlie Hebdo. Si Saïd Kouachi s’est bel et bien rendu au Yémen en 2011 pour recevoir un entraînement paramilitaire, c’est sans doute aussi en raison de cette « attractivité » d’Aqpa. En 2011, le Yémen constitue une opportunité intéressante pour le candidat au djihad désirant se perfectionner. La Syrie n’est pas encore conquise en partie par l’État islamique, et Al-Qaïda dans la péninsule arabique vient de prendre une importante partie du territoire au sud du Yémen. Le pays paraît en mesure de constituer un front d’avenir pour le djihad, certes moins prestigieux que le Sinaï, mais avec un développement potentiel important.

C’est aussi d'Aqpa qu'est issu celui qui demeure considéré comme le chanteur le plus populaire,  au sein de la mouvance djihadiste, Abou Hajr Al Hadrami.

Best Nasheed for Syria by Abu Hajar - بدنا نعيش الحرية NEW © AbduRahman

Abou Hajr Al Hadrami chantera également pour l’État islamique, basé en Irak et en Syrie, et dont se réclame Amedy Coulibaly. Mais depuis l’essor de l’EI et la proclamation du Califat par l’émir al-Baghdadi en juin 2014, les relations entre les deux organisations se sont dégradées. Seuls de petits groupes ont fait allégeance à l’État islamique pour créer la Wilaya de l’EI au Yémen. Au contraire, les centaines de combattants d’Aqpa ainsi que sa hiérarchie sont pour l’heure restés fidèles à Al-Qaïda. Parmi les nombreux reproches que fait l’EI à Al-Qaïda, vient au premier plan celui de ne pas suffisamment frapper les musulmans chiites, cible qu’Al-Qaïda ne considère pas comme prioritaire.

Numéro un de l’organisation mais sans grand pouvoir opérationnel, Ayman Al Zawahari, qui a menacé la France de représailles à la suite de l’intervention de l’armée française au Mali en 2013, observe cela de loin, et laisse chaque branche régionale d’Al-Qaïda agir avec autonomie.

S’il n’a pas fait allégeance à l’EI, Aqpa demeure proche des autres branches d’Al-Qaïda. C'était d’ailleurs un Yéménite qui devait se rendre au Maghreb à l’invitation du chef djihadiste Mokhtar Belmokhtar, au début des années 2000, quand « l’émir du Sahara » (qui organisa en 2012 la prise d’otages d’In Amenas dans le Sud algérien) a souhaité unir ses forces à Al-Qaïda pour créer ce qui deviendra Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

Autre point qui paraît unir Aqpa, Aqmi et les frères Kouachi : l’arrestation en 2010 de Kouachi et Coulibaly, parce qu’ils prévoyaient de faire évader Smaïn Aït Ali Belkacem, ancienne figure des Groupes islamiques armés (GIA, devenus en partie GSPC puis AQMI), condamné pour les attentats de 1995. De là à évoquer une participation commune des réseaux GIA/AQMI/AQPA pour la préparation des attentats de cette semaine ? Spécialiste du djihad au Sahelauteur d’une biographie de Mokhtar Belmokhtar, le journaliste Lemine Ould M. Salem ne le croit pas. « C’est davantage une connexion via la prison, estime-t-il. Belkacem est en prison depuis tellement longtemps, et il est complètement déconnecté de ses anciens réseaux des Groupes islamiques armés. Dans cette affaire, il ne faut pas surestimer l’influence d'Aqmi. » Selon le journal algérien Tout sur l’Algérie, les frères Kouachi ne se seraient d’ailleurs jamais rendus en Algérie, et ne disposeraient pas non plus de passeports algériens.

Dans une vidéo diffusée vendredi, c’est l’un des cadres d’Aqpa, Harith al-Nahdhari, qui, sans revendiquer l’attentat, a menacé la France, déclarant notamment à l’attention des citoyens français : « Vous ne serez pas en sécurité tant que vous combattrez Allah, son messager et les croyants. » S’il est impossible de prédire la capacité de l’organisation à reproduire des attentats de l’ampleur de ceux de cette semaine, Aqpa compte en tirer tout le « prestige » qu’il peut au sein de la mouvance djihadiste, dans sa concurrence avec l’État islamique.