La bataille de Berlin, dernier combat avant la fin

La bataille de Berlin fut la dernière opération d’envergure de la Seconde Guerre Mondiale en Europe. Elle constitue un des plus importants combats de l’histoire de l’humanité, avec la bataille de Stalingrad.

La bataille de Berlin débuta le 16 avril 1945 en périphérie lointaine de la capitale du Reich, où l’armée soviétique entra le 25 avril. Des deux côtés de la ligne de front on recense près de 3,5 millions de soldats, plus de 50 000 canons et 10 000 tanks.

Pourquoi les alliés n’étaient-ils pas à Berlin ?

L’assaut de la ville a été lancé par les troupes soviétiques. Les forces alliées, elles, s’arrêtèrent à une centaine de kilomètres de la capitale allemande. Pourtant, en 1943 encore, le président américain Franklin Roosevelt affirmait que « Berlin devait revenir aux États-Unis ». Le premier ministre britannique Winston Churchill estimait également que la capitale du Reich ne devait pas être prise par l’URSS. Cependant, au printemps 1945, les alliés ne firent rien pour prendre la ville.

Ce choix était justifié. L’historien Andreï Soïoustov, interviewé par RBTH, y voit au moins deux raisons. Tout d’abord, les accords préliminaires adoptés à Yalta plaçaient Berlin dans la zone d’opération de l’armée soviétique. La ligne de démarcation entre l’URSS et les alliés avait été tracée le long de l’Elbe. « Se jeter sur Berlin pour des raisons d’ego aurait pu au minimum avoir pour conséquence […] le refus de l’URSS de prendre part aux combats sur le front japonais », indique l’historien. La deuxième raison est le refus des alliés de lancer un assaut contre une immense agglomération, ce qui risquait de causer d’immenses pertes vers la fin de la guerre.

 

D’autant plus que, comme le remarque Soïoustov, depuis le débarquement en Normandie jusqu’à avril 1945, les alliés « avaient en général réussi à éviter de prendre d’assaut de grandes villes ». Côté soviétique, le bilan des pertes lors de la prise de Berlin fut en effet très lourd : 80 000, dont au moins 20 000 morts, et des chiffres comparables côté allemand.

Les troupes avançaient sur Berlin depuis trois fronts. Les soldats du Premier front biélorusse sous le commandement de Gueorgui Joukov eurent la tâche la plus difficile : celle de prendre les hauteurs bien protégées de Seelow. La bataille débuta la nuit du 16 avril et se déroula sous la lumière de puissants projecteurs, qu’on installa dès l’arrivée des troupes. Malgré cela, la bataille sur les hauteurs de Seelow se prolongea plusieurs jours.

Miser sur les chars

Deux lignes de défense passaient par Berlin. De nombreux bâtiments aux murs épais furent transformés en forteresses imprenables. Les Faustpatrones, petits lance-grenades, présentaient un danger particulier pour les troupes soviétiques avançant sur la ville, ces dernières se servant principalement de véhicules blindés. De nombreux chars furent détruits durant les combats urbains.

 

Après la guerre, les commandants des opérations furent souvent critiqués pour avoir misé sur les véhicules blindés. Cependant, comme le souligne M. Soïoustov, l’utilisation de chars était justifiée dans de telles conditions. « Grâce à l’utilisation massive de véhicules blindés, les troupes purent former un bloc extrêmement mobile en soutien aux groupes d’assaut, qui aida les troupes à traverser les barricades jusque dans le centre-ville », remarque l’historien.

Des soldats soviétiques lors de la prise de Berlin. Crédit : Arkady Chaikhet / RIA Novosti

La prise du Reichstag

L’apogée de la prise de Berlin fut la bataille du Reichstag, qui était à l’époque le plus haut bâtiment du centre-ville et dont la prise revêtait un symbolisme particulier. La tentative de prendre le Reichstag le 27 avril s’est soldée par un échec et les combats se poursuivirent pendant quatre jours. Le 29 avril eut lieu un revirement de situation, quand l’armée soviétique put s’emparer du bâtiment du ministère de l’Intérieur très bien gardé, qui occupait un quartier entier. Le Reichstag tomba aux mains des soldats soviétiques le soir du 30 avril.

 

Tôt dans la matinée du 1er mai, la division d’assaut 150 hissa sur le bâtiment le drapeau rouge, qui fut plus tard appelé le Drapeau de la Victoire. Adolf Hitler se suicida le 30 avril dans son bunker. Il avait compté jusqu’ici sur le soutien des troupes d’autres régions du pays qui seraient venues en renfort à la capitale, mais celles-ci n’arrivèrent jamais. La garnison berlinoise capitula le 2 mai.

Le drapeau rouge sur le Reichstag, Berlin, 1945. Crédit : Musée d’art multimédia de Moscou

L’assaut de Berlin était-il nécessaire ?

Attirant l’attention sur les pertes consécutives aux opérations pour la prise de Berlin à la fin d’une guerre sanglante, certains historiens mettent en doute la nécessité même de l’assaut lancé sur la ville par les troupes soviétiques. Selon l’historien et écrivain Iouri Joukov, l’assaut de la capitale du Reich aurait pu être évité après la rencontre des armées soviétiques et américaines aux abords de l’Elbe et l’encerclement de fait des Allemands à Berlin.

« [Gueorgui] Joukov […] aurait pu tout simplement resserrer le blocus heure par heure. […] [Et il] a sans pitié sacrifié des milliers de soldats durant une semaine. […] Il a obtenu la capitulation de la garnison berlinoise le 2 mai, mais si cette capitulation avait eu lieu un peu plus tard, par exemple le 6 ou le 7, des dizaines de milliers de nos soldats auraient pu être sauvés », présume l’historien.

 

Cependant, certains experts sont d’un tout autre avis. Ils indiquent en effet que le siège de la ville par les troupes soviétiques leur aurait anéanti l’effet de surprise, dont les Allemands auraient pu s’emparer. Leurs tentatives de briser le blocus de l’intérieur et de l’extérieur auraient pu être tout aussi dévastatrices pour l’armée soviétique que l’assaut, indique Andreï Soïoustov. On ne sait pas combien de temps cela aurait encore pu durer.

Berlin après la guerre. Crédit : Global Look Press

Le chercheur remarque également que l’étirement de l’opération berlinoise aurait pu mener à des problèmes politiques avec les alliés. Il n’est un secret pour personne qu’à la fin de la guerre, les représentants du Reich tentaient de négocier avec les États-Unis et la Grande-Bretagne en vue d’une paix séparée. « Dans ces conditions, avec un Berlin assiégé, personne n’aurait pu prévoir l’évolution de la situation », affirme l’historien.

Alexeï Timofeïtchev

Photo: L’Armée rouge à Berlin. Crédit : DPA / Global Look Press

 

Source: http://fr.rbth.com/art/histoire/2017/04/25/la-bataille-de-berlin-dernier-combat-avant-la-fin_749828

1967, la dictature des colonels s’installe en Grèce

Le vendredi 21 avril 1967 à l’aube, Athènes est réveillée par des bruits métalliques : des chars sillonnent les rues et entourent le Parlement. À la radio, le speaker énumère une liste d’interdictions. Le pays subit un coup d’État militaire. La dictature des colonels va durer sept ans.

Avec la Guerre Civile (1946-49) officiellement close en 1961, les Grecs croyaient pourtant sortir de la terreur. Les derniers prisonniers politiques ont tout juste regagné leur foyer en 1964, lors du Printemps d’Athènes[1]. Mais la liberté retrouvée se heurte aux ambitions des monarques grecs, liés à l’organisation chrétienne orthodoxe d’extrême droite, la ZOÏ et s’appuyant sur un obscur mécanisme d’État parallèle. La constitution laisse au roi des pouvoirs exorbitants : il peut bloquer toute loi ou légiférer par décret et il en abuse. Ainsi, les souverains s’opposent au Premier ministre Caramanlis, puis à Georges Papandréou (père d’Andréas) qui a pourtant recueilli près de 70% des suffrages librement exprimés lors des élections de 1964. Le Palais nomme plusieurs gouvernements de son choix mais sans majorité à la Vouli, provoquant des manifestations violemment réprimées, au prix de plusieurs morts, dont Lambrakis et Petroulas. Les enterrements se transforment en énormes protestations.

Devançant les élections de mai 1967, censées ramener l’équilibre politique, les officiers putschistes menés par Papadopoulos sont issus d’une organisation secrète fanatiquement anti-communiste, l’IDEA, liée à l’armée US. En effet, depuis 1947, la tutelle des USA s’exerce sur l’État grec aux niveaux économique et militaire, par l’intermédiaire du Plan Marshall. Après avoir été formé aux USA, Papadopoulos a assuré la liaison de la CIA avec la KYP, les services secrets grecs. Mais l’élection de Papandréou inquiète le Palais et les services secrets soupçonnent son fils Andréas de sympathie avec les communistes, toujours hors-la-loi. Aucune opposition institutionnelle ni diplomatique ne vient contrer le coup d’État ; les colonels appliquent un mécanisme bien rôdé dès les premières heures. Le confesseur du roi et responsable de la ZOÏ est nommé archevêque d’Athènes à la tête de l’église, après destitution arbitraire de son prédécesseur et de nombreux cadres ecclésiastiques. Le roi Constantin et le palais s’inclinent, avant de tenter un contre6coup d’État de circonstance fin 1967, qui contraint la famille royale à fuir en Italie.

 

Depuis trois décennies les Grecs restaient astreints à un « certificat de civisme » attribué arbitrairement par la police. Syndicalistes, anciens résistants, hommes politiques qui ne collaborent pas sont arrêtés puis exilés dans les îles ; tous les intellectuels soupçonnés de sédition sont emprisonnés ; tortures et sévices sexuels reprennent dans les geôles. L’ordre imposé par la dictature est un mélange de mesures tragicomiques – interdiction des minijupes et des cheveux longs – et d’ordre moral chrétien, asséné par le slogan « Grèce des Grecs chrétiens ». Le glorieux passé antique est exalté dans les stades par des fêtes inspirées par les péplums. L’éducation de la jeunesse est prise en main, ultra-nationaliste, ultra-réactionnaire, en langue « pure » archaïsante, la katharevousa.

En 1969, le poète, diplomate et Prix Nobel de Littérature Georges Séféris refuse le Prix National en dénonçant la dictature. Sa mort en 1971 donne lieu à une immense manifestation populaire dans les rues d’Athènes. Son cercueil est suivi par la foule qui chante en chœur ses poèmes mis en musique par le grand Theodorakis, dont les œuvres sont interdites par la dictature. Les mobilisations internationales permettent la libération et l’expulsion de nombreux artistes et intellectuels, tandis que d’autres s’exilent à l’étranger, ainsi Patrikios, Tsarouchis. Depuis la guerre civile, la répression s’appuie sur un réseau de mouchards tandis qu’en province, la gendarmerie toute puissante surveille la « moralité » des familles. Exode rural ou émigration sont souvent la seule issue pour échapper à ces années de pierre.

La situation économique portée par les trente glorieuses est favorable aux débuts du régime, soutenu par l’élite économique du pays qui trouve son compte dans la répression des droits syndicaux et sociaux. Cependant le mécontentement populaire monte. Pour contourner l’impasse constitutionnelle de l’absence du roi, le dictateur Papadopoulos organise en juillet 1973 un referendum pour se donner un air démocratique. Il devient président et régent, déclenchant l’ire d’une partie de l’armée qui considère qu’il a trahi « l’idéal révolutionnaire nationaliste du 21 avril ». L’occupation en mars 73 de l’Université de droit, violemment réprimée, est suivie en novembre par celle de Polytechnique, relayée par la radio pirate des étudiants soutenus par la population. La répression militaire fait plus de cent morts.

 

Le soulèvement de Polytechnique (novembre 1973)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Eleftheria : Liberté ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« US go home! Sortie de l’OTAN! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« En pleine nuit, les tanks ont écrasé le soulèvement »

Une partie de l’armée se range derrière Ioannidis qui destitue Papadopoulos et instaure une deuxième dictature militaire. Persuadé de la protection US, Ioannidis provoque en juillet 1974 un coup d’État à Chypre pour renverser le président Makarios, accusé de sympathies communistes, et instaurer l’Union entre la Grèce et Chypre. Il provoque ainsi – à dessein ? – un débarquement militaire turc, l’autre puissance tutélaire de Chypre qui ne cachait pas ses appétits territoriaux aux dépens de la grande île souveraine. La partition et l’occupation de 40% de l’île laissent des milliers de morts et de disparus et plus de 300 000 réfugiés. Quelques jours après, le gouvernement des colonels à Athènes livre le pouvoir aux politiques. Ils rappellent Constantin Caramanlis qui revient de son exil parisien dans l’avion de son ami Giscard d’Estaing. Il est chargé d’organiser le processus de réconciliation nationale et d’instaurer une démocratie parlementaire qui s’accomplira sept ans plus tard en 1981 avec l’élection du socialiste Andréas Papandréou.

 

 [1] Lire Printemps perdu, StratisTsirkas, Éd. du Seuil (1982).

Nicosie, 15 juillet 1974

Chypre est liée à la Grèce par l’histoire, la culture et la langue. À l’Indépendance, le retrait britannique laisse une constitution qui rend ingouvernables les deux communautés grecque et turque. Des affrontements ethniques violents éclatent dès 1963, sous les yeux des puissances tutélaires, Royaume-Uni, Grèce et Turquie. Porte-avion près du Moyen-Orient, l’île est déjà morcelée par des bases militaires anglaises. L’archevêque Makarios, premier chef de l’État élu, range Chypre parmi les Non-alignés. La Turquie menace alors l’île d’une invasion soutenue par le président US Johnson, qui veut une base pour l’OTAN. Or en 1964, « le Vieux » Papandréou a refusé de céder une île grecque à la Turquie en échange de l’union avec Chypre. « Si vous ne changez pas d’avis, c’est vous que nous allons changer » , lui fait dire Johnson. C’est dans ce contexte qu’a lieu le coup d’État des colonels.

Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

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Pour approfondir:

DELORME Olivier, La Grèce et les Balkans II, Folio-Histoire, Gallimard, 2013.

MANTHOULIS Robert, La dictature des Colonels grecs, YGrec Productions, documentaire, 55 minutes https://youtu.be/KmcQQNmS7h8

La Dictature des colonels grecs from zin tv on Vimeo.

Merci à L’Humanité
Source: 
http://www.humanite.fr/1967-la-dictature-des-colonels-sinstalle-en-grece-635068

 

via: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=20325

Guerre de Corée : après les tapis de bombes, les mensonges ; un historien US remet les pendules à l’heure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Corée du Nord, à l’instar de Cuba, est un pays où le temps s’est arrêté, en marge de la modernité. Un endroit où la guerre froide ne s’est jamais arrêtée, où la paranoïa est entretenue au quotidien.

 

La guerre froide de Corée est en train de se réchauffer. Il y a quatre mois, un navire de guerre de Corée du Sud a été coulé. Une équipe internationale d’enquête dirigée par la Corée du Sud, a conclu que la Corée du Nord en était responsable. La semaine prochaine, les USA et la Corée du Sud entameront des manœuvres navales à grande échelle au large des côtes de la péninsule coréenne et du Japon ; une véritable démonstration de force.

Tract de propagande à destination des troupes ennemies produit par les services d’action psychologique de l’armée US le 1er décembre 1952. Le texte dit : « Boeuf coréen, serviteur chinois, maître russe ! »

Le monde entier regardera, et voici un livre dont les décideurs US espèreront sans doute qu’il ne le lira pas : « La guerre de Corée », de Bruce Cumings, une puissante étude révisionniste de l’histoire de l’intervention US en Corée. Sous SON titre anodin, le livre de M. Cumings est une attaque en règle et décoiffantes contre le  comportement moral des USA pendant la guerre de Corée, un conflit dont il dit qu’il est mal connu, quand il l’est. Ce livre contextualise l’anti-américanisme réflexif des dirigeants de la Corée du Nord en le remettant avec sympathie dans son contexte historique.

Bruce Cumings est le directeur du département d’histoire de l’université de Chicago, et l’auteur du livre « Les origines de la guerre de Corée », une enquête respectable en deux volumes. Dans son nouveau livre, un condensé de son érudition et de celles d’autres historiens, il balaie une série de mythes qui entourent cette guerre. Il commence par critiquer le travail de David Halberstam.

M. Cumings, qui admire les écrits de Halberstam sur le Vietnam, vole dans les plumes de « L’hiver le plus froid », le livre de Halberstam sur la guerre de Corée, publié en 2007. Ce livre, affirme-t-il, fait toutes les erreurs classiques des historiens populaires US à propos de cette guerre peu comprise.

Le livre de Halberstam fait partie de ceux qui “ne font presque preuve d’aucune connaissance sur la Corée ou son histoire » et « ne citent que deux ou trois noms coréens », écrit Cumings. « Halberstam mentionne le gouvernement militaire US de 1945 à 1948, qui a fortement façonné l’histoire post-guerre de la Corée — dans  une seule phrase », ajoute-t-il. « Il n’y a absolument rien sur les atroces massacres de cette guerre, ou sur les campagnes de bombardement incendiaire organisées par les USA ». Et vlan.

 

Les USAméricains doivent oublier l’idée, explique-t-il, selon laquelle la guerre de Corée a été une histoire “discrète, limitée”, qui a commencé en 1950, lorsque les USA sont intervenus pour aider à expulser le Nord communiste du Sud de la Corée, et qui a pris fin en 1953, lorsque la guerre s’est enfoncée dans une impasse. Les USA ont réussi dans leur stratégie d’endiguement (containment) en établissant la zone démilitarisée d’une largeur de 4 km qui coupe encore la Corée en deux, mais ont échoué lamentablement dans leur guerre contre la Corée du Nord, une tentative d’abattre le régime communiste.

Bruce Cumings. Photo Shuji Kajiyama/Associated Press

Bruce Cumings explique que la guerre de Corée a été une longue guerre civile, aux racines historiques profondes, dans laquelle les USA n’avaient pas à intervenir. Il souligne à quel point cette guerre a été « affreusement sale ». En termes de massacres de civils, il déclare que « notre allié officiellement démocratique a été le pire agresseur, ce qui contredit la propagande US qui dépeint les Coréens du Nord comme de diaboliques terroristes ».

Il compare le bombardement aveugle de la Corée du Nord par les USA à un génocide. Il écrit que les soldats US ont pris part, ou assisté, à des atrocités civiles peu différentes de celles de My Lai. Une enquête officielle est nécessaire, ajoute-t-il, pour qu’une guérison puisse seulement débuter. (Il écrit aussi que cette guerre, durant laquelle environ 37 000 soldats US sont morts, mérite un monument aussi imposant et sérieux que le mémorial de Maya Lin pour le Vietnam).

La longue animosité entre la Corée et le Japon fait partie des choses les plus importantes à comprendre à propos du comportement de la Corée du Nord, passé comme présent. Le Japon a colonisé la Corée en 1910, avec la bénédiction des USA, et a remplacé la langue coréenne par le japonais. Le Japon a humilié et brutalisé la Corée de multiples façons. (Durant la Seconde Guerre Mondiale, l’armée japonaise a utilisé des dizaines de milliers de femmes coréennes comme esclaves sexuelles, appelées « femmes de confort »). À propos de cette histoire, Bruce Cumings écrit : « Ni la Corée ni le Japon ne s’en sont jamais remis ».

 

La Corée du Nord, virulemment anti-Japon, demeure amère et craintive vis-à-vis de ce pays, comme vis-à-vis des USA. Elle fera tout ce qu’elle peut pour rester hors des pattes de la Corée du Sud, dont les dirigeants ont des relations historiques de longue date avec le Japon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans “La guerre de Corée”, Bruce Cumings détaille les atrocités commises par la Corée du Nord, et reconnait que “les pratiques politiques actuelles de la Corée du Nord sont condamnables”. Mais il explique que nous considérons ce pays avec les lunettes de « l’intolérance orientaliste », ne voulant voir que ses qualités morbides. Nous qualifions à tort ce pays de stalinien, affirme-t-il. « Rien ne prouve que la Corée du Nord fasse preuve d’une violence de masse contre des classes entières de gens, ou qu’elle commette des « purges » de masse si caractéristiques du stalinisme », écrit-il.

La partie la plus éclairante de “La guerre de Corée” décrit le bombardement à saturation de la Corée du Nord par les USA. « Ce que presque aucun USAméricain  ne sait ou ne se rappelle », écrit Bruce Cumings, « c’est que nous avons bombardé le Nord en tapis pendant trois ans, sans pratiquement aucun égard pour les pertes civiles ». Les USA ont largué plus de bombes sur la Corée (635 000 tonnes, ainsi que 32 557 tonnes de napalm) que durant toute la guerre du Pacifique. Notre logique semblait être, explique-t-il, que « ce sont des sauvages, et qu’ainsi, nous avons le droit de faire pleuvoir du napalm sur des innocents ».

“La guerre de Corée” comporte son lot de phrases maladroites, et M. Cumings commet au moins une erreur en parlant de l’essai de Michael Herr intitulé “Dispatches”, publié en 1977, comme d’un roman.

Mais ce petit livre pourra rappeler à certains lecteurs le livre “Wartime” de Paul Fussell, une attaque acerbe de certains mythes rassurants qui entourent la Seconde Guerre Mondiale. La prose de Bruce Cumings, dans ses meilleurs passages, rappelle le style aiguisé de Fussell.

Témoin du carnage, ce passage du début du livre “la guerre de Corée”: “Nous assistions à une guerre du Vietnam avant même de connaître le Vietnam —des niaks, du napalm, des viols, des prostituées, un allié non fiable, un ennemi vicieux, des GI essentiellement non préparés qui combattaient dans une guerre que leurs généraux ne comprenaient qu’à peine, des fraggings* d’officiers, un mépris pour les civils qui-ne-savaient-rien au pays, des batailles diaboliques indescriptibles même pour les proches, des communiqués de presses publiés par le QG du Général Douglas Mac Arthur apparemment rédigés par des comiques ou des fous furieux, la prétention d’apporter la liberté à une dictature sordide dirigée par des laquais de l’impérialisme japonais ».

Cette année (2010) correspond au 60ème anniversaire du début officiel de la guerre de Corée. Même avec tout ce recul, écrit Bruce Cumings, il y a toujours de nombreux faits déplaisants que les USAméricains n’ont pas appris sur cette guerre, « des vérités que la plupart des USAméricains ignorent et ne veulent peut-être pas savoir, des vérités parfois si choquantes qu’elles sont dures à digérer pour l’ego US ». Son livre est une pilule amère, un rectificatif qui donne à réfléchir.

Dwight Garner

Traduit par  Nicolas Casaux

NdE
Fragging : fragmentation, terme d’argot militaire US désignant un attentat -en général avec une grenade à fragmentation – commis par des soldats contre un officier. Une pratique de résistance des soldats, de la guerre du Vietnam à celle d’Irak.

Merci à Tlaxcala
Source: 
http://nyti.ms/2omKDBO

 

via: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=20289

Comment les USA volèrent Cuba et les Philippines

 On ne change pas une équipe qui gagne. Ni surtout ses méthodes.

En 1898 les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Espagne. Ils balayèrent la flotte de ce pauvre pays, s’emparèrent de Cuba et des Philippines – jugées indispensables alors pour s’emparer de la Chine convoitée. A la même époque des révolutions orange éclatèrent à Hawaï et au Panama pour s’assurer ces territoires stratégiques. La guerre à l’Espagne fut comme toujours déclarée suite à un attentat « fausse bannière ».

Toute la plèbe goba le storytelling officiel. Il n’aurait plus manqué que cela !

J’aime citer le mantra de l’historien Joseph R. Stromberg : « il n’est pas une situation dans le monde que l’intervention du gouvernement américain ne puisse aggraver ». Stromberg a une deuxième loi : « tous les pays que les Américains veulent sauver les détestent. » Et de citer Cuba, l’Irak, le Nicaragua, terre de l’United Fruit, et quelques dizaines d’autres…

Quelle ingratitude tout de même !

Prenons l’exemple de Cuba et des Philippines que notre professeur d’université Stromberg a étudié dans un texte excellent.

En 1898 la pression impériale monte pour, une fois la frontière passée sous contrôle et les derniers peaux-rouges évacués dans de minuscules et sordides réserves, décrocher de nouveaux marchés.

Alors on médite.

On envahit l’île d’Hawaï et on détrône la pauvre reine Liliuokalani avec une poignée de marines (car la révolution orange n’a pas attendu Soros) ; Hawaï devient un « Etat américain » peu après. Le logement et le vêtement US déciment la moitié de la population (voyez les livres de Jared Diamond).

Tout le monde écrit, souvent des textes grotesques, grandiloquents ou obscènes. Les excités invoquent le racisme, le commerce, le messianisme, l’humanitarisme, car tout est bon pour abolir la constitution et la doctrine de Monroe. Tout est bon pour attaquer et se créer des marchés et libérer les « races inférieures » de leur méchante barbarie. Comme on voit rien n’a changé.

On envahit Hawaï, puis l’appétit vient en mangeant. On voit que les Espagnols, plus très malins il est vrai, n’arrivent plus à se dépatouiller de la rébellion cubaine qui a trouvé refuge… en Amérique ! Alors on menace l’Espagne, on l’accuse d’inhumanité (il ne s’agit pas pour nous de la défendre, ni aucun empire colonial d’ailleurs), alors qu’on laisse tranquille l’Angleterre qui parque femmes et enfants boers dans des camps de concentration. Prudente, l’Espagne négocie un peu, mais désire garder son contrôle sur Cuba. Les médias trouvent des télégrammes, des lettres incorrectes de fonctionnaires espagnols pour déclencher l’ire de la foule imbibée de médias. Ici aussi on n’a pas attendu la CIA. On a la presse jaune de Hearst.

Après arrive l’incident dont tout le monde rêvait, comme dans les films hollywoodiens. Souvenez-vous du bon navet titré Piège de cristal. « Tu me demandais un miracle, je te donne le FBI », dit le terroriste allemand joué par un Alan Rickman hilare.

Le miracle pour la diplomatie américaine c’est toujours un attentat ou un incident de guerre. Le navire de guerre USS Maine explose dans le port de La Havane le 15 février 1898 ; comme pour la Syrie, on n’attend pas d’enquête, on déclare la guerre. L’opinion est enthousiaste, un million d’hommes se présentent sous les drapeaux pour des motifs humanitaires. Mark Twain et Henry James protestent (qui sont ces deux traîtres ?) !

L’Espagne mal armée et bien naïve est balayée et on signe à Paris (merci la république !) un sale traité de paix. Cuba est indépendante mais l’amendement Platt autorise l’Etat US à intervenir quand il veut. La monoculture du sucre spolie les petits fermiers qui deviendront les cadres de la révolte de Castro. La Havane devient le casino-bordel bien connu.

Aux Philippines ce sera pire. On traite les Philippins de sous-hommes et de nègres (des soldats noirs US ont déserté dont un nommé Fagen qui rejoignit l’insurrection), et on regarde déjà vers la Chine. Les îles seront un porte-avions comme la pitoyable Angleterre aujourd’hui ou le Japon. On les prive d’indépendance, on se rebelle, car on a des hommes et pas des « occidentaux », donc on doit les mater. Cela durera quatre ans, la plaisanterie régénératrice. 200 000 morts, ce sera le bilan de l’opération, un autre crime de guerre américain. Dansez avec les loups.

Tout le monde exulte, frétille. Question d’habitude.

Citons enfin la prose du sénateur Beveridge de l’Indiana pour bien comprendre la mentalité américaine. Cet illuminé résume tout ici :

« Les Philippines sont nôtres pour toujours. Et juste au-delà des Philippines se trouve la Chine avec ses marchés illimités. Nous ne nous retirerons pas. Nous ne renoncerons pas à notre devoir en orient ; nous ne renoncerons pas à la mission de notre race qui est de civiliser le monde. »

Notre phénomène yankee ajoute que ces Philippins « ne sont pas capables de gouvernement autonome. Comment le pourraient-ils ? Ils ne font pas partie des races autonomes. Ce sont des Malais instruits par des Espagnols. »

Puis le débile président McKinley ose parler de la mission de christianiser ces îles comme s’il ne savait pas qu’elles sont catholiques.

Et la cerise sur le gâteau US :

« Mr le Président, cette question est élémentaire. Elle est raciale. Dieu n’a pas préparé les peuples anglophones et teutoniques durant des siècles pour rien. Dieu nous a donné l’esprit de progrès pour mettre fin à la réaction dans le monde tout entier. »

Et la pathologie américaine – qui s’exprime par la bouche d’un Trump ou d’un McCain – de se révéler naïvement, mécaniquement :

« Dieu a décrété que le peuple américain est sa nation élue pour mener la régénération de ce monde. »

Nous voilà rassurés. Et on n’était qu’en 1898 !

Nicolas Bonnal

Bibliographie (Mises.org)

The costs of war : America’s pyrrhic victories, edited by John V. Denson, Transaction Publishers, New Brunswick, New Jersey

 

Chapter 8: THE SPANISH-AMERICAN WAR AS TRIAL RUN, OR EMPIRE AS ITS OWN JUSTIFICATION, by Joseph R. Stromberg

L’affaire Dreyfus réexpliquée par Shamir

On connaît l’usage intempestif que fait de l’affaire Dreyfus la maréchaussée médiatique et mercantile ; et on va laisser la parole à Israël Shamir, à sa grande culture, à sa chutzpah, à sa subtilité unique. Il cite un historien anglais et culotté nommé Piers Read.

« Si l’on s’en tient à l’ouvrage de Read, c’est parce que son cas a été utilisé pour attaquer l’église catholique. L’Église n’était pas impliquée directement, mais la victoire des dreyfusards donna lieu de fait à une profonde défaite pour les catholiques. Un innocent a peut-être bien été sauvé, mais la France chrétienne a naufragé, dans l’histoire. C’est la France de Henry James qui a disparu, enterrée, pour faire place à un nouvel ordre, où les médias ont pris la place de l’Église pour guider les masses, et où les classes argentées ont remplacé la noblesse. C’est une défaite charnière de l’Église dans ce que René Guénon a décrit comme le Kali Yuga (Guénon, le traditionaliste, avait dix ans en 1894, lorsque Dreyfus fut arrêté). »

L’Affaire comme règne de la quantité et signe des temps ? Au lieu de citer les textes hindous, je citerai Ovide (que Guénon aime beaucoup) et sa première métamorphose :

« Dans ce siècle formé d’un métal pire que toutes divinités, tous les crimes envahirent la terre: on vit s’enfuir la pudeur, la vérité, la bonne foi (Omne nefas fugere pudor, verumque fidesque) souillée de sang, et régner à leur place, la fraude, la ruse, la trahison et la violence, et la coupable soif des richesses (et amor sceleratus habendi). »

Du vrai monde moderne déjà…

Shamir poursuit :

 « Dreyfus a été un précurseur de la longue kyrielle des martyrs des droits de l’homme, telle que la produisent les médias, cette liste interminable de refuzniks, dissidents, espions arrêtés à tort et tutti quanti… Dreyfus avait eu le soutien de l’Angleterre (les USA de l’époque) et cela consolida la position des éléments pro-britanniques dans l’establishment français ».

L’affaire Dreyfus selon Shamir et Read c’est la déchristianisation de la France, un siècle avant le catho zombie, son clergé de pleutres et le pape à Soros (le cercueil, en grec ancien).

« C’est le point de vue de Read. Il offre une présentation détaillée et honnête de l’Affaire, mais son sujet central est plutôt celui du destin du catholicisme en France. Il se pose la question de ce qui est advenu de l’Église et de ses ouailles, pendant ces années décisives, et c’est en ce sens-là que son livre est très important pour le lecteur contemporain. »

Shamir reprend l’historien : Read écrit:

« En 1879 un gouvernement dont six sur dix membres étaient protestants […] fit voter des lois qui interdisaient au clergé catholique d’enseigner, tant dans des écoles privées que dans le public, alors que les enfants juifs et protestants continuaient à recevoir une instruction confessionnelle… Les couches supérieures de la vieille bourgeoisie furent exclues du pouvoir, les uns en tant que catholiques, d’autres en tant que royalistes, ou pour les deux motifs à la fois. Le vide qu’ils laissaient fut rempli par les protestants et les juifs. Un préfet juif pouvait observer la pâque juive en toute impunité, mais un préfet ouvertement dévot pendant la semaine sainte devait se retrouver violemment attaqué: « communier à Pâques, sous la Troisième République était un geste revendicatif, voire osé; les fonctionnaires qui le faisaient savaient qu’ils avaient peu de chances d’obtenir une promotion. »

Si une petite partie de l’opinion est judéophobe, la société n’est certainement pas antisémite. Shamir ajoute :

« Personnellement, j’ai été très surpris de découvrir qu’au début de l’Affaire Dreyfus, les juifs n’étaient pas persécutés; ce sont les catholiques qui étaient brimés tandis que les juifs frétillaient déjà joyeusement. La situation des catholiques ne fit qu’empirer avec la fin de l’Affaire. L’Église avait perdu la main, et malgré la profonde religiosité qui existait encore en province, les électeurs choisissaient toujours un gouvernement antireligieux. Read considère que si les femmes avaient eu le droit de vote (ce qu’elles n’avaient pas) le résultat aurait été différent. »

Après commence la vague de déchristianisation violente, mondiale, la révolution orange-rouge sang qui dévaste la chrétienté du Mexique à la Russie en passant par Paris ou la Turquie :

« Read décrit la défaite de l’Église dans tous ses détails. Après les élections de 1903, c’est un gouvernement encore plus radicalement anticatholique qui fut démocratiquement élu, et il chassa les prêtres des écoles et les religieuses des hôpitaux. Celles-ci travaillaient pour rien; il fallait payer celles qui les remplaçaient, mais la haine de l’Église fut plus forte que l’avarice.

Les églises furent pillées, les monastères assiégés et leurs propriétés confisquées. C’est une histoire bien triste, que nous devrions faire connaître pour comprendre le XX° siècle et l’oppression des croyants qui le caractérisa virtuellement partout, depuis la Russie jusqu’à la France, et de la Turquie jusqu’au Mexique, cet avènement mondial du Kali Yuga. »

Shamir insiste avec Paul Read sur l’éternel rôle subversif de l’Angleterre (qui fabriqua la légende noire – leyenda negra, qui traumatise toujours l’Espagne – des pays ibériques pour leur chiper leurs colonies) :

« Read, le catholique, constitue une excellente référence pour comprendre la dimension géopolitique de l’Affaire. Il souligne que l’Angleterre, la grande puissance protestante, était  traditionnellement anticatholique, et c’est pourquoi elle se rangea du côté des juifs français, qui étaient certainement hostiles à l’Église. L’Angleterre était aussi puissante et influente à l’époque que les USA de nos jours. Elle préconisait, comme les USA aujourd’hui, le Kali Yuga pour le monde entier. »

La couronne british, qui en ricanant laissa mourir de faim trois millions d’Irlandais et parqua les enfants Boers dans des camps de concentration avant de brûler un million de civils allemands sous les bombes, « en fit des tonnes avec l’Affaire Dreyfus, exactement comme le font les USA de nos jours, et mobilisa la « communauté internationale » contre la France désobéissante. »

Alfred Dreyfus déclaré coupable pour ses origines ? Shamir :

« Après avoir conclu que la lettre ne pouvait avoir été écrite que par un très petit groupe d’officiers probablement en relation avec l’état-major, le service secret français fit faire une analyse graphologique et conclut que la seule personne dont l’écriture correspondait était un capitaine d’artillerie d’origine juive alsacienne, riche, de bonne famille et arrogant, qui effectuait une mission temporaire à l’état-major. Le graphologue était arrivé à cette conclusion sans savoir à qui appartenait l’échantillon qu’on lui demandait d’examiner, sans savoir non plus que la personne était juive. »

Shamir cite aussi Albert Lindemann :

« Albert Lindemann, l’expert vivant le plus éminent en matière d’antisémitisme, conclut de son côté: « aucune preuve n’est apparue d’un complot antisémite contre Dreyfus, qui aurait été ourdi par des officiers du renseignement, et certainement aucune tentative préméditée pour faire condamner quelqu’un dont ils auraient su depuis le début qu’il était innocent. »

On est content de l’apprendre. Le commandant Henry ne tapait pas le carton avec le déporteur Bousquet comme Mitterrand. Mais les éléments techniques favorisaient l’inculpation de Dreyfus :

« Parmi les experts qui confrontèrent les écritures, se trouvait Alphonse Bertillon, père de la criminalistique moderne. Il confirma que Dreyfus était le coupable le plus probable. »

Et Shamir rappelle qu’on ne sait qui il faut plus plaindre, du Dreyfus de l’époque ou du gars de Guantanamo :

« De nos jours, l’accusé doit déjà se sentir heureux s’il a droit à un procès: il y  a des gens en Israël, aux USA et ailleurs, qui passent des années en prison, soupçonnés d’atteintes à la sécurité de l’État mais sans qu’aucune preuve recevable soit présentée à la cour. Dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, les preuves vraiment solides sont rarement étalées; tout se fait sur la base des soupçons. Et s’il faut aller devant les tribunaux, les preuves peuvent être falsifiées, le mensonge est courant. »

 Les accusateurs de Dreyfus n’étaient ni meilleurs ni pires que nos flics contemporains et autres sbires. Les défenseurs de Dreyfus aussi ont fait autant de falsifications qu’ils l’ont pu, nous dit Lindemann. »

Shamir se fait fort de rappeler que la presse MSM tonne déjà d’une voix en cette haute époque oligarchique :

« L’écrivain Chesterton faisait partie de ceux qui croyaient dur comme fer à l’innocence de Dreyfus, mais il fut outré, non pas tant par les faits, mais par la scandaleuse position dreyfusarde de la presse britannique. Tandis qu’ « il y a peut-être une épaisse couche d’injustice qui pèse sur les tribunaux français, je sais qu’il y en avait une autre sur les journaux anglais ».

L’affaire Dreyfus agita, divisa et affaiblit l’opinion française durant des années. Dans le monde moderne on agite pour asservirLa France en sortit déshonorée ; or elle a pris goût à ce déshonneur, avait rappelé Alain Finkielkraut.

On ne comprend pas en tout cas pourquoi le benêt Macron ne sait pas situer Dreyfus, la Guyane et son île du diable.

 Nicolas Bonnal

Bibliographie

Israël Shamir – La double affaire Dreyfus (israelshamir.net)

Piers Paul Read – The Dreyfus Affair, 2010

Nicolas Bonnal – Littérature et conspiration (sur amazon.fr)

Albert Lindemann – Esau’s tears

Benjamin Ginsberg – The fatal embrace

 

Ovide – Métamorphoses, I, v.128-131

Vous savez tous qui est Léon Blum, mais connaissez-vous Ambroise Croizat ?

 

François Fillon n'aime pas la sécurité sociale. Les manuels d'histoire n'ont pas l'air d'y tenir plus que ça non plus au vu de la place qui est faite à son fondateur dans nos cours de lycée. Ambroise Croizat est sûrement le plus grand oublié de France là où son contemporain Léon Blum est placé en successeur de Jaurès. Le libéralisme triomphant n'aime pas les ouvriers syndicalistes. Chez Air France ou chez Hatier, la loi est la même partout.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les dimanches pluvieux peuvent plonger l’homme dans l’ennui le plus terrible. Je me suis retrouvé cette semaine à devoir choisir entre Drucker, le Tour des Flandres, et un livre pioché au hasard dans la bibliothèque. Bon lettré que je suis, j’ai opté pour cette dernière solution. Et puis j’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de louche chez Philippe Gilbert, chez Drucker aussi. Me voici donc devant le vieux manuel d’histoire que je n’ai jamais rendu au lycée. Page sur le Front Populaire, encadré biographique pour Léon Blum… Me voilà nostalgique d’une époque que je n’ai pas vécu. Pour parfaire le tout, je tourne quelques pages en direction de la libération. D-Day, De Gaulle. Et c’est tout. J’avais oublié avec le temps que je devais ma culture historique à ma curiosité plus qu’au lycée et même à l’université. Qui se souvient que 45 fut l’année décisive de la conquête sociale ? Quelques socialistes comme moi, pas Hatier.

Le bourrage de crânes a encore de beaux jours devant lui. Mais je ne suis pas une exception illuminée dans un monde écrasé par la brume de la médiocrité. Mon salut, je le dois à internet, outil formidable qui révolutionnera le monde. Et cet outil, je vais m’en servir pour réhabiliter celui que je choisirais si l’on me demandait de choisir le français que j’admire le plus, Ambroise Croizat. Le père de la sécurité sociale, rien que ça.

Pourquoi une telle différence entre cet illustre inconnu pour beaucoup, et le célèbre dirigeant de la SFIO ? La raison, nous la connaissons tous. Et bien que la phrase soit devenue bateau, comme tant d’autres à une époque où on lit énormément de choses en une journée grâce au numérique, je vais m’en servir : l’histoire est écrite par les vainqueurs. Le grand gagnant de la bataille des idées, c’est le libéralisme. Il triomphe au mépris de nos conditions de vie depuis 1991 et s’est permis de faire un petit tour dans nos leçons du secondaire. Il préfère Blum à Croizat, tout comme il préfère l’octroi par l’État d’un avantage social plutôt qu’une réforme gigantesque organisée par les syndicalistes pour le priver du tiers de son gâteau.

 

Les sociaux-démocrates négocient, les communistes imposent.

Les blocages de l’idéologie dominante sur 45 sont très nombreux. A tel point que c’est une année devenue presque taboue pour l’élite économique. A côté, nous avons le Front Populaire et Matignon, devenus les symboles absolus de la conquête sociale. La première de toutes les raisons se trouve dans le contexte de l’application de ces deux réformes. Car l’une fut le fruit de la négociation tandis que l’autre fut tout simplement imposée aux patrons du pays.

L’une des grandes lubies du peuple français depuis la fin de la guerre consiste à trouver des résistants dans son arbre généalogique. A écouter tout le monde on finirait par croire que 98 % du pays à pris le maquis. C’est évidemment faux et nous avons aujourd’hui assez de recul pour admettre que l’hexagone s’est montré assez passif face à l’occupation, à commencer par ses dirigeants politiques, mais aussi ses dirigeants économiques. 80 % du secteur des BTP travaille pour le Reich en 1944 après le lancement de la construction du mur de l’Atlantique. L’amoralité totale du capitalisme français a rendu la classe patronale particulièrement impopulaire à la libération donc il ne lui reste pas d’autres choix que de subir. Face à elle, le PCF s’est construit la légende du « parti des 75000 fusillés », son prestige est énorme. Avec un rapport de forces aussi favorable, il est hors de question de laisser passer l’occasion de faire bondir la conquête sociale et c’est dans ce contexte qu’est lancé le chantier en 1945. Le contremaître s’appelle Ambroise Croizat. De Gaulle l’a nommé ministre du travail puisque forcé de faire entrer des communistes dans le gouvernement de transition. Le communisme est en pleine expansion sur tout le continent, la meilleure façon d’endiguer la révolution est encore de le faire participer à la reconstruction. C’est avec cette idée là que va naître l’État providence.

La situation est foncièrement différente en 1936. Pas de guerre, pas de collaboration. Le Front Populaire s’est constitué pour faire face au fascisme devenu dangereux depuis le 6 février 1934. C’est d’une part sur cet axe-là, d’autre part sur un programme de réformes en faveur des ouvriers qu’il va se faire élire. Conventions collectives, congés payés et semaine de 40 heures deviennent les ciments de la campagne de cette union. La victoire est au rendez-vous et Blum devient un Président du conseil confronté à des grèves générales dans les usines qui visent à la fois à manifester la joie de la classe ouvrière après le succès et à faire pression sur le nouveau gouvernement pour l’amener à appliquer très vite ses promesses. Le patronat se retrouve obligé de se rendre à Matignon pour entamer les négociations avec les représentants de l’État et des syndicats. Il est bon de noter que c’est la première fois dans l’histoire de France qu’ils reconnaîtront pleinement l’existence et la légitimité de ces derniers. Les accords sont signés le 8 juin 1936 et seront en défaveur des patrons. Mais leur signature est tout de même apposée sur la feuille. Signifiant leur présence et leur rôle dans l’application des mesures. Le PCF n’est lui pas présent, il soutient Léon Blum mais se garde de participer à l’exécutif. Une manière de surveiller la progression du mouvement social sans se compromettre en cas d’échec mais aussi de respecter les ordres du Komintern.

Les deux grandes dates de la victoire des travailleurs français s’appliquent donc dans des contextes très différents. On y voit d’un côté la patte de la dictature prolétarienne et de l’autre les avantages d’une social-démocratie. Il est inutile de dire que l’on peut se réjouir de ces deux événements et que l’un ajouté à l’autre forment un corpus complet de l’amélioration des conditions de vie au XXème siècle. Mais notre sujet concerne l’historiographie. Pourquoi Blum le héros et Croizat l’invisible ? Parce que Blum a obtenu l’accord des possédants qui comptaient dans le rapport de forces lorsque 45 rappelle qu’ils ont été mis au ban de la société. Il est donc plus confortable pour le libéralisme de mettre en avant un texte auquel la bourgeoisie a dit oui, qui plus est sous le régime conservateur de la IIIème République.

 

Politicien de carrière, ouvrier syndicaliste. Une diversité du personnel politique oubliée.

Cette République conservatrice fut marquée par les nombreuses grèves qui rythment son existence, ainsi que la naissance du syndicalisme de masse. Carmaux, Courrières, Languedoc, les cheminots en 1920… Autant de dates qui nous renvoient aux chefs d’œuvres de Zola. C’est dans ce genre d’ambiance que le socialisme va se développer et que nos deux protagonistes vont évoluer. Ils symbolisent parfaitement la multiplicité des profils que l’on trouvait alors à gauche.

Léon Blum présente un profil assez classique pour un homme d’État. Il est issu de la moyenne bourgeoisie en tant que fils d’un commerçant plutôt prospère. Il fait des études supérieures à Paris et y obtient une double licence en Droit et en littérature, soit des cursus classiques pour un haut fonctionnaire au début du XXe siècle. Il le devient d’ailleurs dès l’âge de 23 ans et commence à être actif en politique à partir de l’affaire Dreyfus. Il participe à développer la SFIO aux côtés de Jean Jaurès dont il est en quelques sortes le disciple, il fonde le journal L’humanité à ses côtés. Mais c’est en 1920 qu’il jouera un rôle déterminant dans l’histoire politique française en refusant d’adhérer à la troisième internationale lors du Congrès de Tours. C’est ainsi que va être provoquée la scission des gauches qui court toujours aujourd’hui. L’affrontement entre révolutionnaires et sociaux-démocrates s’inscrit encore dans les divergences entre la France Insoumise et le Parti Socialiste. Les deux courants réussiront tout de même à s’allier pour les élections de 1936 et Léon Blum pourra mener sa politique en étant élu démocratiquement et en conformité avec les institutions de son temps. Il est donc à classer définitivement dans la sociale démocratie.

Ambroise Croizat oppose un tempérament totalement différent. Issu d’une famille prolétaire, il travaille à l’usine dès l’âge de 13 ans et se convertit vite au socialisme révolutionnaire. Il adhère, au contraire de Léon Blum, à la troisième internationale, et devient donc Léniniste. Il monte ensuite assez vite en grade puis devient l’un des principaux dirigeants syndicalistes avant la drôle de guerre. Il sera emprisonné durant celle-ci suite à la criminalisation des communistes due au pacte germano-soviétique dans une prison à Alger dont il sera libéré lorsque les alliés s’empareront de l’Empire colonial français. Désormais dans la France libre, il lutte aux côtés du Général De Gaulle puis fera partie des assemblées constituantes d’après-guerre et surtout sera ministre du travail à la libération. C’est dans ce contexte, sans élections et sans opposition, qu’il va mettre en œuvre la sécurité sociale. Qui plus est en tant que syndicaliste puisque c’est la CGT qui le nomme aux assemblées consultatives du gouvernement.

L’idée d’un intellectuel des hautes sphères se battant pour le peuple semble donc mieux vue par nos manuels d’histoire que celle d’un prolétaire qui gravit les échelons à force de militantisme et d’activisme. Ce qui finalement n’est pas si étonnant que cela dans ce système de monarchie républicaine qu’est la Vème République. Il faut garder à l’esprit que nos institutions sont littéralement parasitées par des « experts » et des conseillers issus des hautes écoles qui peuplent tous les ministères, ajoutons encore que l’assemblée nationale est constituée très majoritairement de toutes sortes de notables issus des classes les plus hautes. De fait, notre modèle politique est technocrate tout comme l’est l’Union Européenne. La chose publique serait finalement un métier réservée à ceux qui l’ont étudiée. L’exemple d’un Croizat ouvrier syndicaliste n’ayant reçu aucune éducation politique avant son adhésion au PCF fait tâche dans l’histoire. Et il suffit de voir le traitement infligé par le PAF à Philippe Poutou pour voir où nous en sommes aujourd’hui. La réalité, pourtant, nous apprend que le Parti Communiste formait politiquement ses militants et en faisait parfois de très bons orateurs. Georges Marchais était lui aussi passé par là mais ça aussi, l’historiographie préfère l’oublier.

 

Négocier le capitalisme ou éliminer le marché ?

Le congrès de Tours a donc vu la naissance d’une division que l’on peut encore qualifier d’éternelle puisque toujours très présente dans les problématiques du socialisme aujourd’hui. Faut-il changer les choses en respectant les règles, ou plutôt renverser la table pour avoir les mains libres ? Avec le temps, le réformiste et le révolutionnaire sont devenus de véritables opposants politiques. François Hollande aura fini d’entériner la scission avec un quinquennat qui aura consacré la conversion de la social-démocratie au capitalisme. Comme tous ses prédécesseurs il se sera rapproché du centre, et le premier d’entre eux fut Léon Blum.

‘ Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage.’

C’est ainsi que Jean Jaurès s’exprimait à la chambre en 1895. Les débuts de la SFIO s’inscrivaient totalement dans la démarche de la révolution prolétarienne. C’est là que se trouve sa base idéologique. Comment alors expliquer son descendant, le Parti Socialiste de Manuel Valls et Emmanuel Macron ? Et bien il faut passer par Léon Blum. Car les accords de Matignon, bien qu’ils furent les bienvenus et constituèrent un indéniable progrès furent finalement une simple négociation sur les modalités du capitalisme. Réduire le temps de travail, établir des conventions collectives et octroyer des vacances ne retire rien au marché mais le force juste à se moraliser. Les congés payés vont même lui permettre de développer de nouveaux secteurs, les producteurs de bicyclettes en furent sûrement très heureux. Il n’y a pas de remise en cause du système de production ou de la propriété mais seulement une amélioration des conditions d’applications du travail. C’est ici que l’on peut noter la conversion totale de la SFIO de Blum au réformisme après 1920. Il n’y a déjà plus de révolution et le Front Populaire porte en lui le germe de virus Macron. On peut d’ailleurs ajouter que Léon Blum renonça au contrôle des changes qui aurait contrebalancé la hausse des prix qui rendit caduque les revalorisations salariales des plus mal lotis. Pour la realpolitik, pour l’alliance Britannique. L’adaptation au contexte est le leitmotiv de la social-démocratie et il s’illustre parfaitement dans cette période de l’histoire. Le pragmatisme est une constante du capitalisme contemporain, il semble donc très logique de voir cette gauche-là favorisée de son point de vue. C’est bien sûr ce genre d’observations qu’il réécrit l’histoire.

L’opposition avec les communistes se trouve d’autant plus amplifiée que 1945 s’est parée d’une tout autre couleur. Rouge vif. Il faut se représenter ce qu’à permis un tel rapport de forces -inédit dans l’histoire française-. Une sécurité sociale basée sur la redistribution des richesses, transitant le revenu du riche au pauvre et ne basant plus la survie sur le simple fruit du travail mais sur la solidarité de la société est un principe totalement novateur et révolutionnaire. Ce qu’a mis en œuvre Ambroise Croizat avec son équipe, ce n’est ni plus ni moins que la soustraction du tiers de la richesse nationale au marché. Son principe est fondamentalement opposé à la philosophie libérale puisque celle-ci prône l’équilibre par la fameuse « main invisible ». Avec la sécurité sociale apparaît une main parfaitement visible qui est celle du prélèvement à la source, inscrite sur les fiches de paie et sur les comptes des entreprises. Il faut encore ajouter à cela que les régimes ne seront gérés ni par le patronat, ni par l’État, mais par les représentants syndicaux, ce qui fait que le blindé de l’égalité en France est conduit par les travailleurs eux-mêmes, entérinant totalement l’élimination de la force capitaliste du système. On comprend maintenant pourquoi François Fillon veut l’amoindrir, lui qui est soutenu par quelques grands industriels. La droite à en effet toujours cherché à affaiblir les effets des réformes de 1945. Le statut de la fonction publique apparaît dans le même temps et investit des employés de l’État au service des personnes et non pas du profit. Une autre révolution dans les mentalités. Ces mesures ne sont rien d’autre que la concrétisation partielle de l’idéal socialiste puisqu’il s’agit de mettre l’économie au service de l’humain plutôt que de l’argent. Et c’est pour cela que les américains nous qualifient souvent de dangereux communistes. Ambroise Croizat est le nom qui devrait être collé sur cette évolution monumentale qui reste à ce jour la plus grande révolution sociale en France.

Tout le monde sait que notre protection sociale existe mais bien plus rare sont ceux qui peuvent y associer une date et un nom. Et pour cause, comme je le disais au début, son fondateur a été effacé des manuels scolaires à l’instar des grossières manipulations staliniennes. Mais ne dit-on pas parfois que le libéralisme n’est qu’un totalitarisme blanc ? On est en droit de se poser la question à l’heure de l’info en continu et de la surmédiatisation de certains sujets face à la disparition d’autres. Il est de bon ton de rappeler les horreurs du goulag et d’y résumer l’épopée communiste. Ou de faire avaler aux lycéens des chapitres sur « les totalitarismes » mêlant nazisme, marxisme et fascisme parce qu’ils se vaudraient tous*. Mais si j’y refais un tour y verrai-je les influences patronales dans la montée des extrêmes-droites dans les années 30 ?* Croizat et son œuvre s’inscrivent complètement en faux de la doxa dominante, les principes qui y sont associés sont tout simplement à l’opposé de ce qui s’apprend aujourd’hui dans une école de commerce. A savoir le TINA cher à Thatcher et le chacun pour soi et Dieu pour tous dans un monde où la menace du chômage s’inscrit en filigrane dans la vie de n’importe quel jeune qui n’est pas issu des classes dorées. Si 45 disparaît mystérieusement, c’est parce cette date symbolise en France ce que l’on pourrait appeler « There is an alternative ». Une idée chère à Bernard Friot qui aimerait étendre le concept à l’ensemble de la société.

La défense d'un héritage, la fierté de notre passé

 

Je crois, en tant que socialiste convaincu et insoumis, qu’il est très important de ne pas nous détacher de notre histoire et de notre héritage. Faire connaître Croizat et son combat, chanter l’internationale, se souvenir du rôle du PCF dans l’éducation politique et culturelle des fils d’ouvriers, c’est assumer un passé et un héritage. Non, nous n’avons pas honte ! Nous sommes fiers d’être les héritiers du plus beau système jamais imaginé par une tête française. Car que serait la vie sans cette sécurité sociale ? Avec le chantage à l’emploi que nous subissons aujourd’hui ? C’est pour cela qu’il faudra toujours rappeler qu’en France jamais un communiste n’a envoyé qui que ce soit dans un goulag ou instauré un État policier. Non, c’est l’extrême-droite qui bénéficie de ce monopole. Au lieu de cela, des communistes en France ont montré que l’on pouvait faire autrement, puis l’ont appliqué, et de façon si pérenne que nous en bénéficions encore aujourd’hui. Alors, avec tout le respect que j’ai pour Léon Blum, il serait peut-être bien qu’il finisse par partager l’affiche avec l’autre héros de notre classe laborieuse.

29 mars 1947 : début de massacre à Madagascar

 

 « Trop loin, une île. Trop loin, une année, 1947. La terre rouge de l’île. Pour commencer, on dira que les faits ont réellement existé, que les sagaies ont volé, que les balles ont sifflé, que les cadavres ont jonché la terre. Rire. Des rires en masque de douleur. Des rires sur l’absurdité de ces lignes cherchant à comprendre pourquoi je devrais me justifier pour revendiquer ma mémoire. » (Jean-Luc Raharimanana, écrivain malgache, 2007).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis 1967, le 29 mars est un jour férié à Madagascar. Pourquoi ? Parce que le 29 mars 1947, il y a juste soixante-dix ans, a eu lieu le début d’une insurrection d’indépendantistes malgaches contre les Français. Madagascar a été une colonie française du 28 février 1897 au 28 septembre 1958 (l’indépendance de Madagascar a été proclamée le 26 juin 1960). 35 000 Français vivaient alors à Madagascar, pour une population d’environ 4 millions de Malgaches. La révolte a commencé au sud-est de la Grande île, là où des Malgaches étaient en "travail forcé" dans les grandes plantations de clous de girofle et de vanille.

Au début, les militaires français furent surpris et dépassés par cette révolte. Le 31 mars 1947, un camp militaire fut attaqué à Tananarive par les insurgés. D’autres camps et des fermes de colons furent attaqués. L’état de siège fut proclamé le 4 avril 1947. Cette insurrection très violente a été réprimée avec une violence encore plus effroyable. Le bilan de cette insurrection aurait été entre 8 000 et 100 000 morts, avec une imprécision telle qu’il se pose encore la question sur le nombre réel de victimes.

Pendant longtemps, ces "événements" qui se sont déroulés sur une période de vingt et mois, entre mars 1947 et décembre 1948, ont été passés au silence dans les livres d’histoire, tant par les autorités françaises que par les nouvelles autorités malgaches après la proclamation de la République de Madagascar le 14 octobre 1958. Maintenant que deux générations sont passées, les passions s’estompent et le travail d’historien peut commencer.

Les autorités françaises de l’époque, c’était le dernier gouvernement de la coalition tripartite regroupant les socialistes (SFIO), les communistes (PCF) et les démocrates-chrétiens (MRP). Une telle coalition, provenant de l’histoire de la Résistance, avait peu de chance de perdurer tant les différents politiques étaient nombreux. Les communistes avaient très mollement protesté pendant les premières semaines de la répression.

Le gouvernement, qui était le premier de la IVe République après l’installation de Vincent Auriol à l’Élysée, était dirigé par Paul Ramadier, du 22 janvier 1947 au 19 novembre 1947. Des grèves très dures commencèrent le 7 avril 1947. Les ministres communistes (Maurice Thorez, François Billoux, Charles Tillon et Georges Marrane), qui soutenaient ces grèves, furent renvoyés dès le 5 mai 1947, créant ainsi cette fameuse "troisième force" de centre gauche, réunissant SFIO, MRP et radicaux qu’aujourd’hui, le candidat Emmanuel Macron, avec l’aide du Président sortant François Hollande, tente de ressusciter en 2017. Les grèves en France furent durement réprimées un peu plus tard, par Jules Moch (socialiste), Ministre de l’Intérieur du 24 novembre 1947 au 7 février 1950.

Pour terminer avec le contexte historique, De Gaulle, qui avait quitté de lui-même le pouvoir quatorze mois auparavant pour s’opposer aux combinaisons politiciennes de la classe politique a créé le RPF (Rassemblement du peuple français) le 7 avril 1947, parti gaulliste qui gagna les élections municipales des 19 et 26 octobre 1947.

Des milliers de Français et de Malgaches employés par la France furent capturés et massacrés, torturés, mutilés, etc. par les insurgés malgaches qui ont rassemblé environ 20 000 personnes (2 000 au début). Environ 2 000 personnes des forces françaises furent tuées. Cependant, il est très difficile de séparer les cas très spécifiques des cas fréquents. Par exemple, le seul cas de mutilation vivante recensé concerna un chef de poste français dépecé vivant par un médecin dont le procès s’est conclu par un acquittement en juillet 1948. Il est donc fort probable que ces actes ne furent que des rumeurs pour polariser les populations.

Les troupes françaises, composées d’environ 30 000 personnes (8 000 au début), sont tombées alors dans une répression aussi sanglante qu’aveugle. Au bout de quelques semaines, en mai 1947, les troupes françaises reprirent le contrôle de certaines positions prises par les insurgés (notamment les grandes villes).


La population civile paya un lourd tribut. En moins de deux ans, l’insurrection a été maîtrisée. Ce fut, pour le gouvernement français, comme une répétition avant l’Indochine et surtout, l’Algérie. Les autorités se livrèrent à des exactions scandaleuses, notamment pour terroriser les villageois. Certains faits furent cependant amplifiés alors qu’ils ne provenaient que d’un ou deux militaires "excités", comme ce futur héros de l’aviation en Indochine, qui s’était vanté d’avoir jeté des suspects vivants d’un avion (cela a fait la une des journaux parisiens, quelques jours plus tard, le 15 mai 1947, et ces assassinats sont hélas restés impunis).

Dans son journal "Combat" le 10 mai 1947, l’écrivain Albert Camus a fait un parallèle : « Nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands de faire. » et a ajouté : « Si, aujourd’hui, des Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres Français utilisent parfois envers des Algériens ou des Malgaches, c’est qu’ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes supérieurs en quelque manière à ces peuples et que le choix des moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu. ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le philosophe Paul Ricœur a dénoncé dans un article le 20 septembre 1947 le racisme comme vice des Français aux colonies : « Le piège de l’esprit colonial est le racisme ; la base du droit des indigènes est l’universalisme. ». Il considérait que l’exigence de la liberté des peuples était supérieure moralement à toute œuvre civilisatrice des pays colonisateurs : « Le but de la colonisation est de se supprimer elle-même. Ceci ne sera jamais dit assez fortement. Le rythme et le procédé, selon lesquels la souveraineté de la France (…) devra céder le pas à la liberté politique des peuples est une question technique subordonnée qui exige de la compétence. Mais la plus belle œuvre civilisatrice est destinée à équiper, pour la liberté, des zones d’humanité toujours plus vastes. ».

Enfin, Paul Ricœur a fait, lui aussi, un parallèle, avec l’histoire française : « L’appétit forcené et souvent prématuré de liberté qui anime les mouvements séparatistes est la même passion qui est à l’origine de notre histoire de 1789 et de Valmy, de 1848 et de juin 1940, il ne sert à rien de dire que cet appétit est forcené et prématuré. La liberté est une passion amère et dangereuse qui compte bien des souffrances et des déceptions. Mais c’est ainsi que les peuples accèdent à leur propre existence : en faisant d’abord la catastrophique expérience de leur impuissance quand les maîtres pleins d’expérience s’en vont, emportant leur arbitrage avec leurs exactions. » ("La question coloniale").

Deux des trois jeunes députés malgaches élus à l’Assemblée Nationale française en 1946 (dont Joseph Ravoahangy), d’un parti indépendantiste pourtant non violent, qui avait, dès les débuts, appelé au calme, ont été arrêtés, torturés et condamnés à mort en juillet 1948, mais leur peine fut remplacée par la prison à perpétuité. Au-delà des exécutions sommaires, des bombardements, des massacres à la mitrailleuse, les tribunaux militaires et les cours criminelles ont prononcé 204 condamnations à mort dont 24, parmi les dirigeants du mouvement d’insurrection, aboutirent à une exécution. En 1957, la totalité des insurgés encore en prison furent libérés.

Partisan plus tard de l’Algérie françaiseFrançois Mitterrand, qui fut Ministre de la France d’Outremer, déclara sans condamner la répression, en janvier 1951, que « l’avenir de Madagascar est indéfectiblement lié à la République française ». Le 10 juillet 1947, dans son journal, Vincent Auriol, Président de la République, constata assez froidement, à ce sujet : « Il y a eu évidemment des sévices et on a pris des sanctions. Il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers. ».

Une première mission d’information de l’Assemblée de l’Union française a proposé en fin 1948 un bilan de 89 000 morts, mais les autorités françaises ont officialisé en 1950 un bilan de "seulement" 11 342 morts. D’autres, au contraire, ont évoqué 100 000 voire 200 000 morts (surtout émanant des rangs communistes qui, pendant les années 1950, ont durci le trait pour compenser leur opposition très molle lorsqu’ils étaient au gouvernement). La question serait d’ailleurs de distinguer les "massacres" commis volontairement des morts par maladie, famine ou malnutrition qui furent très nombreuses pendant cette période, parfois dues aux insurgés eux-mêmes contre les populations civiles forcées de fuir les villages.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’historien Jean Fremigacci (maître de conférences à Paris-Sorbonne et à Tananarive) est revenu en 2003 sur le bilan comptable : « Un manichéisme de principe interdit d’analyser les éléments du drame et de le comprendre, et en particulier de distinguer entre répression militaire et répression policière. La première, après la série de crimes de guerre commis dans l’hystérie des six premières semaines (qui ont fait entre 1 000 et 2 000 morts) a été d’une relative modération, imposée par le Haut-commissaire De Coppet (et le général Garbay). La seconde, si elle n’a tué personne, a commis des excès indéniables qui ont aveuglé tant la justice et les historiens en instaurant dans des centres urbains restés calmes une peur sociale durable : celle-ci, avec le martèlement de la propagande communiste, est la véritable origine de la mémoire d’effroi qui s’est constituée à la suite de l’insurrection. ».

Cependant, le nombre importe moralement peu. Françoise Raison-Jourde, historienne également, a insisté le 29 mars 2007 : « Le nombre donné par l’historien Jean Fremigacci dans un numéro récent du magazine "L’Histoire" paraît correct à notre milieu de spécialistes : 30 000 à 40 000 morts au lieu des 89 000 annoncés à l‘époque par le Haut-commissaire de Madagascar. Ce chiffre avait l’avantage de terroriser les Malgaches. Aujourd’hui, les vieilles élites bourgeoises des Hautes Terres s’accrochent à ces chiffres. Mais que ce soit 40 000 ou 89 000 morts, cela change peu la force du traumatisme. » ("Le Monde").

Le massacre de 1947 a été incontestablement une véritable tache rouge indélébile dans l’histoire française du début de la IVe République. Est-ce que pour autant, comme le candidat Emmanuel Macron l’avait affirmé le 15 février 2017 en Algérie que la colonisation aurait été un « crime contre l’humanité » ? Je ne le crois pas. À Madagascar, comme un peu plus tard en Algérie, les atrocités commises par des militaires français n’étaient pas le fait de la "colonisation" en elle-même mais plutôt de gouvernements (faut-il préciser dirigé par des socialistes ?) qui n’avaient aucune conscience de l’humanité dans son cadre universel. Comme les Américains au Vietnam puis en Irak.

C’est ce que Jean Fremigacci a proposé : « Cette insurrection reste bien une page sombre de la colonisation française, mais c’est moins le procès des militaires qu’il faut faire que celui des politiques. Le drame aurait pu être évité si les responsables français à Paris avaient su négocier avec [Joseph] Ravoahangy en 1946, et lui éviter d’être débordé par les extrémistes. La véritable responsabilité de la République est bien là, dans son incapacité à négocier. ».

Et le 25 décembre 2004, Jean Fremigacci a répété ceci, avec des mots encore plus clairs : « Faut-il considérer tous ces morts comme victimes de "massacres colonialistes" ? À l’évidence, non. Pas plus que d’Oradour [malgache], il n’y a eu de "génocide oublié" à Madagascar. Mais la question peut être posée autrement : ces morts pouvaient-ils être évités ? Et là, la réponse est oui. Seulement, ce n’est pas du côté des militaires et à Madagascar qu’il faut chercher les responsables, mais à Paris, du côté des politiques incapables de négocier, et qui ont détourné l’attention en laissant faire le procès de la Grande Muette, quitte à faciliter l’extraordinaire succès d’une propagande qui domine encore la vision de l’événement majeur de l’histoire de Madagascar au XXe siècle. » ("Marianne" n°401).

Soixante-dix ans plus tard, l’heure n’est pas à la repentance mais avant tout, à l’étude historique pour connaître tous les faits et les faire connaître dans un souci de mémoire. Les Français de 2017 ne peuvent être tenus pour responsables des exactions meurtrières de "pacification" que leurs dirigeants, plus de deux tiers de siècle plus tôt, ont laissé faire sinon décidé.

« C’est peut-être trop tôt ? C’est peut-être à notre génération d’en parler ? En France comme à Madagascar ? Nos parents, des deux côtés, étaient peut-être trop touchés par cet événement pour en parler sereinement ? Je ne sais pas. En tout cas, les gouvernements qui se sont succédé n’ont jamais manifesté le désir de transmettre la mémoire, aussi bien du côté de la France que de Madagascar. (…) Quels sont les officiers impliqués dans ces répressions ? Pourquoi n’ont-ils jamais parlé ? » (Jean-Luc Raharimanana, 49 ans).

 

Le Service d’Action Civique, la garde prétorienne du gaullisme

 

Le 25 février 1974, le quotidien Libération publiait une note classifiée « Confidentiel » datée du 25 mai 68 « établie » par la section marseillaise du Service d'Action Civique. Cette note détaillait les modalités de regroupement d'opposants de gauche dans les stades régionaux sur ordre de Paris en prévention à une arrivée de la gauche au pouvoir. Personne ne semble avoir remarqué que l'opération ressemble à un épisode du putsch des colonels grecs d’avril 1967, la transformation du stade Olympique d’Athènes en « centre de tri et de clarification »... Le 14 mars, Libération publiait un nouveau document concernant la ville de Grenoble. La lecture de l'article nous apprenait que le SAC en liaison avec la Direction de la Sécurité du Territoire avait prévu de rafler dans une quarantaine de villes, 52 400 opposants politiques, syndicaux, abonnés à des revues « mal pensantes ». L'article allait rencontrer un large écho, le porte-parole du parti socialiste, Georges Fillioud, déposait deux questions écrites au Premier Ministre sur les conditions dans lesquelles la DST avait pu fournir des renseignements à une organisation politique ?

Le SAC officiellement créé le 4 janvier 1960 est un service de renseignement intérieur à finalité politique imprégné d'action clandestine héritée du Rassemblement du Peuple Français. Le général de Gaulle fonde en avril 1947, le RPF composé d'anciens résistants et membres de l'emblématique BCRA pour l'aider dans son retour au pouvoir. Le RPF va utiliser les mêmes moyens et méthodes que le PCF : fichage - infiltrations des milieux marxistes - relation avec des syndicats. Le RPF n'est pas un parti politique au sens habituel, il reste dévoué à la personnalité du général. Sa mission est d'évaluer l'évolution de l'opinion publique afin de pouvoir agir sur l'action politique. Pour ce faire, le RPF peut s'appuyer sur une chaîne hiérarchique au sein du Bureau d'Organisation Politique qui regroupe une vingtaine de chargés de mission, chacun coiffant plusieurs départements. Chaque dossier départemental comporte une douzaine de rubriques à la Colbert : élections – personnalités influentes locales, politiques, notables, clergé, industriels – activité des partis, syndicats, associations, noyautage – les alliances, les événements (manifestations, grèves) – activités politiques au sein des administrations, préfecture, mairie, police, justice, postes – médias, etc., des cartes et notes. Ces dossiers guident ensuite les orateurs pour l'axe de leurs discours ou interventions publiques.

Aux élections municipales de 1947, le RPF obtient plus de 39 % des voix, le Président Paul Ramadier se sépare des ministres communistes. Le RPF compte alors 16 000 militants et le PCF 800 000. Comme les heurts entre militants communistes et ceux du RPF sont extrêmement violents, le RPF décide de se doter d'un Service d'Ordre. Un homme va se démarquer, le « colonel » Debarge, de son véritable nom Pierre Debizet qui a rejoint la résistance à l'âge de 19 ans avant de s'enrôler dans les réseaux de renseignement de la France libre à Londres. Malgré le bon score du RPF aux élections de 1951, le général de Gaulle décida en 53 de sa mise en sommeil.

A la mort de Staline, Pierre Debizet, décide avec quelques membres du Service d'ordre de monter une garde d'honneur symbolique devant le tombeau du Soldat inconnu : « Nous voulions protester aujourd'hui, contre l'attitude du gouvernement français, qui avait fait mettre les drapeaux des édifices publics en berne pour honorer la mémoire du dictateur soviétique. » La ligne directrice du RPF est clairement dirigée contre le communisme : « Nous voulons considérer que le PCF, danger national, doit être détruit. Nous voulons l’éclatement de son appareil, de ses moyens et, le cas échéant, de ses chefs ».

En Algérie, la situation se dégradait. L'Assemblée nationale votait le 12 mars 56 à la demande des socialistes, la loi sur les pouvoirs spéciaux et l'envoi du contingent ! Des groupes autodéfense contre les attentats du FLN furent crées par des partisans de l'Algérie française. Le 13 mai 1958 un Comité de Salut Public fut mis en place, son président, le Général Massu et le général Raoul Salan, appelèrent à la prise du pouvoir par de Gaulle. Le 24 mai, une rumeur faisait état de la présence de parachutistes en Corse prêts à débarquer en France métropolitaine ! À Rambouillet, des blindés s’apprêtaient à se diriger vers la capitale. À Marseille, une équipe placée sous l’autorité de Charles Pasqua attendait le « feu vert » pour la prise de la Préfecture. Le général Massu déclara à un journaliste britannique : « L’armée française a essuyé une série de défaites depuis 20 ans, et ce sont les politiciens qui en sont responsables, puisqu’ils n’ont pas laissé les mains libres aux généraux ». La tentative de « coup d’État » fut un fiasco mais son échec et le délitement de la IVe République allaient permettre à Charles de Gaulle de se poser en « sauveur » dans sa conquête du pouvoir.

Le général est investi le 3 juin 1958 par l'Assemblée nationale avec les pleins pouvoirs. Le 15 décembre, il limoge le Patron de la DST l'accusant d'avoir sonorisé l'appartement qu'il occupait à l'Hôtel La Pérouse pour ses consultations discrètes lors de sa traversée du « désert ». Le retour du général va être suivi de l'infiltration et de la surveillance des Renseignements Généraux, de la Direction et Surveillance du Territoire, du Service de Documentation et Contre-espionnage Extérieur, et des administrations noyautées, voire inféodées aux socialistes liés au régime précédent. Le SAC va devenir un service de renseignements officieux. Le 6 septembre 1960, le manifeste des 121 appelle à l'insoumission, bientôt suivi de l'appel des 200 (intellectuels). Des éléments vont infiltrer les armées pour y débusquer les opposants à la politique du général. Des jeunes gens vont être les yeux et les oreilles du SAC.

Pierre Debizet qui n'a pas toujours été d'accord avec la politique du général, a l'idée d'une organisation indépendante du parti gaulliste, l'UNR. Le SAC est placé sous la direction de Jacques Foccart qui a été nommé Conseiller en charge des services de renseignement. Le SAC devient la garde prétorienne du général et le garant de son action politique. La mention figurant sur la carte tricolore du SAC est explicite : « Le titulaire de la présente carte s’engage sur l’honneur à apporter inconditionnellement son soutien à la poursuite des objectifs définis par le général de Gaulle. »

Le volte-face du général de Gaulle lors de l'affaire l'affaire algérienne va avoir des répercussions « inattendues » au sein du SAC. Pierre Debizet démissionne après les événements de la rue d'Isly, le 26 mars 1962 ; des militaires ont ouvert le feu sur la foule faisant 46 morts et 200 blessés. En souvenir de cet évènement, Pierre Debizet portera toujours une cravate noire, comme les marins la portent sous leur vareuse en souvenir de la bataille de Trafalgar. Paul Comiti, le chef des « gorilles » du Général lui succède à la présidence du SAC. La poursuite de la politique gaullienne contribue aux « défections », beaucoup de gaullistes membres du SAC sont bienveillants à l'égard de l'Organisation de l'Armée Secrète.

L'OAS connait vers la fin de l'année 1962 une véritable hécatombe parmi ses rangs jusqu'à lors impénétrables ! Celle-ci incombe non pas au SAC ! mais aux équipes spéciales du réseau Lemarchand, un ancien résistant lié à la mouvance des gaullistes de gauche. Le SAC a été doublé d'un Service parallèle, celui des barbouzes ! La Mission « C » est conduite par la police judiciaire et la Sécurité militaire en Algérie, le patron du SDECE ayant refusé d'engager ses équipes dans cette aventure. Les renseignement recueillis remontent à Jacques Foccard qui les transmet à l'Élysée et à Matignon. En décembre 1961 est créé le Bureau de liaison, il a pour mission la coordination de l'action policière : DST, DCRG, PJ, SM (Sécurité militaire) avec pour patron, Sanguinetti surnommé monsieur anti-OAS. La solidarité insulaire va être mise à contribution pour le recrutement d'hommes de main. Le SAC devient un réseau de réseaux et un véritable « sac de nœuds ». En 1964, Pierre Lemarchand et Dominique Ponchardier sont remerciés, le premier retrouvera son étude d'avocats rue François Miron à Paris, le second sera nommé Ambassadeur en Bolivie par le Président.

Les événements de Mai 68 sonnent le branle-bas de combat, il ne peut s'agir que d'une déstabilisation, l'opposition rouge entend conquérir les esprits en ayant recours à une forme de guerre subversive : propagande, rumeurs, complots. Le SAC va combattre la subversion, pour ce faire, il va se rapprocher : d'Occident, Ordre Nouveau, du Groupe d'Intervention Nationaliste et de l'œuvre française.

Pierre Debizet, est présent dans la foule des Comités de Défense de la République (CDR) qui remontent les Champs-Élysée le 30 mai. De retour à Paris, ce patriote viscéralement anticommuniste ne se fait prier lorsqu'on lui demande d'assainir le SAC et de le purger de ses éléments douteux, les voyous ont compris tout l'intérêt de pouvoir exhiber une carte tricolore... Il décide de remplacer en 1970 (la date a une importance essentielle comme nous le verrons) la fameuse carte tricolore par une carte de plastique embossée format carte de crédit (la couleur est fonction de la position occupée. Ce détail a lui aussi sa raison), et réclame aux nouveaux adhérents qui doivent être parrainés, de remplir un questionnaire et de fournir un extrait de casier judiciaire. Ces précautions se révèleront insuffisantes, mais à chaque fois qu'un membre du SAC sera impliqué dans une affaire de droit commun, Debizet exigera des explications de ses subordonnés.

Une école des cadres est créée en 70, au programme : l'appareil du PCF - les syndicats – la presse inféodée – les bases d'une armée révolutionnaire, etc. L'accent porte aussi sur : le combat idéologique, les Comités de défense des appelés, les objecteurs de conscience. La radicalisation du SAC allait déboucher sur des actions communes avec l'extrême droite nationale. Georges Pompidou élu Président, va être un des premiers à réclamer l'épuration du Service d'action civique, lui qui peu avant de se porter candidat à la présidence, assurait le SAC de sa confiance...

Un fait divers va éclater au cœur de l'été 1981, la « tuerie d'Auriol », l'assassinat de l’inspecteur Massié (membre du SAC), de sa femme, de son fils, de ses beaux-parents et de son beau-frère. Ceux qui ont approché Debizet savent en leur for intérieur qu'il n'était pas homme à se rendre complice de crapules, il va défendre le SAC bec et ongles. Le fichier tenu par lui-même n'a jamais été retrouvé ; contrairement à nombre de Tartuffes, il connaissait toute la valeur des fichiers : « Pour que la riposte soit efficace, je vous conseille de constituer des fichiers. Ils permettront de savoir où frapper en cas de casse. ». Pierre Debizet bénéficiera d'un non-lieu dans cette affaire des plus sordide.

Épilogue de l'affaire dite des « stades »... En 1975, le patron des Éditions Choc International (Genève) avait été condamné à quatre ans d'emprisonnement pour escroquerie. Les « documents » que la presse s'était empressée de publier étaient des faux, de vulgaires « montage » ! Les membres du SAC avaient eux, compris, qu'il ne pouvait s'agir que de faux, la description de la carte ne correspondait en rien à la carte en circulation dans les années soixante ! à cette époque la carte était de format et de forme semblables à une carte nationale d'identité en carton (sauf la couverture tricolore et la typographie intérieure verticale). Or, l'article faisait allusion à un modèle de carte-badge plastifiés apparu qu'en 1970 ! Les journalistes avaient suivi aveuglément un mythomane qui avait des comptes personnels à régler avec le Service d'action civique. Le terreau était fertile, le SAC était le détenteur de faits incriminants de nature à alimenter tous les « fantasmes » : la Résistance, le BCRA, le RPF, l'anticommunisme, l'affaire algérienne, la Guerre froide, les mauvaises fréquentations, etc. Le rapport de la commission parlementaire de 1981 – 1982 constituée à la demande du Parti communiste, rétablit les rôles. Le rapport de la commission parlementaire remis au président de l'Assemblée nationale le 17 juin ne réclame pas la dissolution du SAC. Le socialiste Pierre Bourguignon déclarera : « Dissoudre le SAC ne changera pas le cours de l'Histoire, mais cela mettra au moins un terme à une aventure dont personne ne pourra plus se réclamer positivement. » Le SAC sera dissout par une ordonnance du Conseil des Ministres, le 3 août 1982.

 

 

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Comment Hitler et le Kaiser créèrent l’Union Européenne

Note du Saker Francophone

Le texte de Nicolas Bonnal que nous vous présentons est paru sur le site dedefensa.org le 2 mars 2017, nous avons traduit les fragments en anglais

La domination allemande est absolue en Europe : 252 milliards d’euros d’excédent commercial. L’Allemagne contrôle et domine le continent ruiné par son euro (mais pourquoi faire la guerre ? demandait déjà Le Bon), culbute les élections qui ne lui plaisent pas (Portugal, Grèce), les supprime (Italie) ou ordonne pour qui voter (Macron ici).

Comme l’a vu Emmanuel Todd, l’Allemagne dirige aussi l’offensive à l’Est contre la Russie, certainement plus que les États-Unis de Trump. Tout cela ne se fait pas dans l’intérêt du peuple allemand, mais le peuple allemand a été programmé depuis Kleist (voyez la fable des marionnettes à laquelle je consacrerais un livre) sur le devenir-animal ou mécanique de l’homme, pour ne pas rigoler. Comme dit mon ami le chanteur-humoriste Pierre Méchanick la différence entre l’humour juif et l’humour allemand, c’est l’humour. Les Allemands font des guerres ou des affaires, pas de l’humour. Et la venue sur leur sol de millions de migrants répond en substance au programme Zimmermann (celui du télégramme !) : le réveil des mahométans aux quatre coins de la planète à l’époque, pour en chasser les infidèles français ou britanniques (nous y sommes sauf qu’on va cette fois être aussi chassés de notre sol). On veut aussi au passage faire baisser les salaires, Car le dumping reste la plus efficace arme secrète allemande. Voyez Gustave Le Bon qui en parle déjà il y a cent-trente ans. Le but final du racisme – anglo-saxon ou germanique –,  comme l’a montré Philippe Grasset dans son dernier livre, c’est de remplacer l’homme – fût-il aryen – par la machine.

Pour ceux qui comme moi pensent que depuis 1815 ou les temps baroques l’histoire moderne est un présent permanent uchronique et dystopique, je recommanderai la lecture de Fritz Fischer sur les buts de guerre allemands en 1914. On l’écoute dans un anglais très simple !

« Les buts de la guerre comprenaient la création d’une grande Mitteleuropa sous le contrôle militaire et économique complet de l’Empire allemand et rendu inattaquable par les annexions dans l’ouest et l’est, ainsi que l’établissement d’un anneau d’États satellites. Dans l’ouest, la Belgique devait être une dépendance allemande et la Lorraine française, riche en fer, annexée. »

À l’est le programme du kaiser est le même que celui des nazis ou du Lebensraum germano-américain de Merkel sous les traits de l’OTAN aujourd’hui (comme dit Angela, on n’est pas un club de vacances !) :

« À l’est, la Lituanie et la Courlande devaient être soumises à la domination allemande, une grande partie de la Pologne centrale devait être annexée, et le reste de la Pologne, avec la Galice autrichienne, devaient former un État polonais qui, malgré quelques liens politiques avec l’Autriche-Hongrie, serait dominé sur le plan économique et militaire par l’Allemagne. La Roumanie aussi devait être maintenue dans la servitude économique. »

Tout le monde s’y fait. Kaiser d’abord !

L’Europe nordique devra suivre (elle se fera même une joie de suivre) :

« On a supposé que les Pays-Bas et les pays scandinaves se sentiraient obligés de se joindre au puissant bloc commercial qui résulterait de la guerre. En outre, le gouvernement allemand avait l’intention d’acquérir la plus grande partie de l’Afrique centrale d’un océan à l’autre. »

La Mitteleuropa sera donc une des maîtresses du monde :

« Faire de la Mitteleuropa une force qui placerait l’Allemagne à égalité avec les puissances mondiales établies et potentielles : l’Empire britannique, la Russie et les États-Unis. »

En septembre 1914, Bethmann-Hollweg dévoile son programme pour la future Europe unifiée façon Bruxelles. Et cela donne :

« En outre : un traité commercial qui rend la France économiquement dépendante de l’Allemagne, assure le marché français pour nos exportations et permet d’exclure le commerce britannique de la France. Ce traité doit nous garantir la liberté de circulation financière et industrielle en France… »

Ensuite, comme l’appétit vient en dévorant (la gula, dit mon génie absolu Balthazar Gracian, c’est le défaut des Allemands, ils ont un appétit dévorant).

« Nous devons créer une association économique européenne centrale au moyen de traités communs, y compris avec le Danemark, l’Autriche-Hongrie, la Pologne [sic] et peut-être l’Italie, la Suède et la Norvège. Cette association n’aura pas d’autorité suprême constitutionnelle commune et tous ses membres seront formellement égaux, mais dans la pratique seront sous la direction de l’Allemagne qui devra stabiliser la domination économique de l’Allemagne sur la Mitteleuropa. »

Le but allemand est de chasser Russie et Grande-Bretagne du continent européen sous dominance allemande. Brexit ? Ruxit ?

« Après avoir éliminé la France comme grande puissance, exclu l’influence britannique du continent et repoussé la Russie, l’Allemagne avait l’intention d’établir sa propre hégémonie sur l’Europe. »

Le chancelier allemand, issu d’une famille proche des Rothschild d’ailleurs (tout ceci pour dire qu’il avait été bien germanisé et que le complot juif me fatigue),  ajoutait :

« La formation d’une grande unité économique européenne centrale sous la direction de l’Allemagne ‘ne pouvait se faire sur la base d’un accord à partir d’intérêts communs. . . Mais seulement sous la pression de la supériorité politique, si nous étions en mesure de dicter les conditions de paix’. »

Quant à la Russie elle était bonne pour retourner chez les Tartares (un peu comme aujourd’hui) :

« En ce qui concerne l’est, Class a écrit ‘le visage de la Russie doit être retourné de force vers l’est et ses frontières doivent être réduites, approximativement, à celles de Pierre le Grand’. »

Fritz Fischer évoque ensuite Erzberger, le bon catholique Erzberger qui signera plus tard la fausse paix à Versailles :

« Pour atteindre ces objectifs, Erzberger (en accord total avec Bethmann Hollweg) a exigé le commandement suprême allemand sur la Belgique et les côtes de la Manche, de Calais à Boulogne ; l’annexion de tous les gisements de minerai de fer de Longwy-Briey ; la libération des peuples non russes du joug moscovite sous le contrôle suprême allemand ; et l’établissement d’un royaume de Pologne sous souveraineté allemande. L’Autriche-Hongrie devait s’étendre en Ukraine, en Roumanie et en Bessarabie. »

Les rêveries africaines (penser à Jünger) sont alors plus fortes que sous le nazisme (qui aura fait une guerre au rabais en fait, par anglophilie et par médiocrité du caporal bohémien. Je le dis d’autant plus que c’est Curd Jurgens qui l’affirme dans l’excellent film de Dick Powell Torpilles sous l’Atlantique (The Enemy below). Curd Jurgens en sous-marinier allemand luttant contre le distrait Mitchum explique que cette guerre est moins pure que la précédente, dont le peuple teutonique était sorti plus fort !

« Lui aussi a rêvé de la création d’une grande Afrique centrale allemande de Dar-es-Salaam à la Sénégambie, pour y incorporer les Congo belge et français, le Nigeria (britannique), le Dahomey et la côte Ouest africaine. »

On a dit que sous la chancelière en fer blanc les industriels allemands ont poussé à l’immigration des migrants. C’est vrai et ils sont traditionnellement plus durs et plus cruels que leurs domestiques politiques (observation d’Engels après la guerre de 1870). Voici ce que le baron Thyssen propose, une génération avant que son fils ne finance le nazisme :

« Plus extrême encore, il y eut un mémorandum d’August Thyssen, que Erzberger transmit au gouvernement le 9 septembre 1914. Ce document demandait l’incorporation de la Belgique et des départements français du Nord et du Pas-de-Calais avec Dunkerque, Calais et Boulogne, le département de Meurthe-et-Moselle avec la ceinture française des forteresses et la Meuse et les départements des Vosges et de Haute-Saône avec Belfort. À l’est, Thyssen voulait les provinces baltes et peut-être le bassin du Don avec Odessa, la Crimée, la région de Lvov et le Caucase. Il a justifié ses revendications par la nécessité de sécuriser les futures réserves de matières premières de l’Allemagne. »

La Crimée objectif allemand ? Mais selon le pangermanisme créé sans le vouloir par la tzarine Catherine, tous les objectifs où l’on parle allemand sont des objectifs allemands, et Thyssen rêve ensuite de tout conquérir dans l’île-monde :

« Les rêves très vastes de Thyssen ont abouti à l’idée d’acquérir une voie de passage terrestre à travers le sud de la Russie, l’Asie Mineure et la Perse, de là le coup décisif contre l’Empire britannique – le véritable ennemi de cette guerre – en Inde et en Égypte. »

Ensuite on rêve de l’Afrique. Ce sont les Jeux africains du jeune Jünger (et si c’était le plus dangereux celui-là, sous sa bonhomie cultivée ?)

« Ce n’est qu’ainsi que Thyssen voit l’assurance, pour l’Allemagne, de s’élever au niveau d’une grande puissance, cela d’autant plus si l’augmentation de sa force économique, par rapport à son dernier concurrent, la Grande-Bretagne, provient de nouveaux marchés dans un empire colonial allemand en Afrique centrale, avec les Congo français et belge et le Maroc. »

Tout cela nous ramène à la prophétie de Balzac que j’explicite dans mon livre Littérature et conspiration.

À la fin de la nouvelle, un jeune nordique nommé Wilfrid fait une déclaration amoureuse et militaire à son aimée ; la guerre, le destin, l’Europe, l’orage (Blitzkrieg), tout annonce le führer allemand, je redonne tout le paragraphe :

« Sachez mon secret. J’ai parcouru tout le Nord, ce grand atelier où se forgent les races nouvelles qui se répandent sur la terre comme des nappes humaines chargées de rafraîchir les civilisations vieillies. Je voulais commencer mon œuvre sur un de ces points, y conquérir l’empire que donnent la force et l’intelligence sur une peuplade, la former aux combats, entamer la guerre, la répandre comme un incendie, dévorer l’Europe en criant liberté à ceux-ci, pillage à ceux-là, gloire à l’un, plaisir à l’autre ; mais en demeurant, moi, comme la figure du Destin, implacable et cruel, en marchant comme l’orage qui s’assimile dans l’atmosphère toutes les particules dont se compose la foudre, en me repaissant d’hommes comme un fléau vorace. »

Tout cela ne sonne pas vraiment comme le message des Lumières. De toute manière Hitler est allé se recueillir sur le tombeau de Napoléon au cours de sa brève escapade parisienne. Wilfrid souligne ensuite son rôle messianique et sanglant. Son Europe messianique a une attente romantique :

« Ainsi j’aurais conquis l’Europe, elle se trouve à une époque où elle attend ce Messie nouveau qui doit ravager le monde pour en refaire les sociétés. L’Europe ne croira plus qu’à celui qui la broiera sous ses pieds. »

Enfin, Wilfrid souligne le rôle eschatologique de son combat contre l’Angleterre et la nécessité de conquérir l’Inde, de recourir au Heartland de McKinder (pas encore nommé ainsi !) et au Caucase comme lieu suprême de ressourcement du monde… C’est l’Elbourz qu’escaladeront les alpinistes nazis, et c’est dans le prométhéen Caucase d’ailleurs que le Troisième Reich ira se perdre. Citons Eschyle et son Prométhée : « Nous voici sur le sol d’une contrée lointaine, sur les confins de la Scythie, au fond d’un désert inaccessible… ».

« Mais, chère Séraphîta, mes observations m’ont dégoûté du Nord, la force y est trop aveugle et j’ai soif des Indes ! Mon duel avec un gouvernement égoïste, lâche et mercantile, me séduit davantage. Puis il est plus facile d’émouvoir l’imagination des peuples assis au pied du Caucase que de convaincre l’esprit des pays glacés où nous sommes. Donc, je suis tenté de traverser les steppes russes, d’arriver au bord de l’Asie, de la couvrir jusqu’au Gange de ma triomphante inondation humaine, et là je renverserai la puissance anglaise. »

On pourrait dire que le jeune personnage joue avec l’aura de Napoléon. Mais je ne le crois pas. On est sur les hauteurs de Haushofer ici. Il termine dans le style enlevé qui marque cette époque de sublime littéraire :

« Sept hommes ont déjà réalisé ce plan à diverses époques. Je renouvellerai l’Art comme l’ont fait les Sarrasins lancés par Mahomet sur l’Europe ! Je ne serai pas un roi mesquin comme ceux qui gouvernent aujourd’hui les anciennes provinces de l’empire romain, en se disputant avec leurs sujets, à propos d’un droit de douane. Non, rien n’arrêtera ni la foudre de mes regards, ni la tempête de mes paroles ! Mes pieds couvriront un tiers du globe, comme ceux de Gengis-Khan ; ma main saisira  l’Asie, comme l’a déjà prise celle d’Aurangzeb. »

Guerre de quatorze, guerre de quarante, Europe de Bruxelles. Les buts de guerre sont les mêmes. Et le butin.

Fritz Fischer confirme aussi deux choses : Lord Grey a beaucoup fait pour éviter la guerre. Wilson a tout fait (cela donne tort aux historiens libertariens, mais pourquoi pas pour une fois ?) pour se concilier la rage allemande qui ne connaît plus de limites (l’Allemagne est plus teigneuse et mondialiste alors qu’en 1942) sur les mers et ailleurs (Zimmermann et la guerre sainte islamiste  pour en finir avec l’Occident !!!). Et en 1916 l’Angleterre qui n’a pas encore fait entrer les USA dans la danse (malgré le Lusitania qui fut et reste un leurre) propose une paix à l’Allemagne. Belgique et France libérées, et main libre (free hand) à l’est contre la Russie. Pauvre Russie ! Wilson acclame la révolution russe qui est plus allemande que russe ou juive (là aussi les antisémites commencent à nous barber, lisez Denikine enfin).

Tout cela me confirme dans ce que j’ai toujours pensé. Aussi faible qu’en 40 la France n’aurait pas attaqué l’Allemagne. Celle-ci n’avait pas besoin de l’attaquer et pouvait dès juin 14 finalement attaquer et découper en rondelles la seule Russie, ce que tout le monde aurait accepté avec enthousiasme (les libéraux, les socialistes, les nationalistes de tous les pays). Vingt divisions à l’ouest pour dissuader la France aurait suffi. Mais comme les automates ou les animaux dont ils s’inspirent (Kleist, toujours, qui évoque les ours), les Allemands ne savent pas s’arrêter.

Fritz Fischer écrit sur cette proposition de paix anglo-saxonne au détriment de la Russie :

« Le colonel House arriva juste d’Angleterre et rapporta que la Grande-Bretagne n’était pas d’humeur avec l’Amérique. Grey et Lloyd George n’étaient pas du tout aussi peu disposés à la paix qu’il s’y attendait. Les conditions de paix britanniques, selon House, étaient l’évacuation par l’Allemagne de la Belgique, du nord de la France et de la Pologne, mais sans indemnité de guerre. Il a dit que Lloyd George avait expressément garanti à l’Allemagne toutes ses possessions coloniales et un blanc-seing contre la Russie.

Tout cela confirme la vision de Veblen-Preparata plusieurs fois recensée par moi : la destruction mutuelle germano-russe est un rêve anglo-saxon. Mais c’est aussi un rêve allemand, malheureusement !

Nicolas Bonnal

Bibliographie :

Balzac – Seraphita

Bonnal – Chroniques sur la Fin de l’Histoire ; Histoire et conspiration (sur Kindle)

Fritz Fischer – Les buts de guerre allemands,  Germany’s aims

In the, first world war by  fritz fischer With Introductions by Hajo Holborn, Norton Company, Inc New York (sur archive.org)

Philippe Grasset – La Grâce de l’histoire, le Deuxième cercle, Éditions mols, pp. 355-366

Kleist – Scènes de la vie des marionnettes (sur ebooksgratuits.com)

Fragments en anglais traduits par jj, relus par M pour le Saker Francophone

Source dedefensa

 

via: http://lesakerfrancophone.fr/comment-hitler-et-le-kaiser-creerent-lunion-europeenne